Les fromages de lait de brebis et de chèvre dans les pays
méditerranéens de l'union européenne

La
transformation fromagère des laits de brebis et de chèvre, bien
que minoritaire, est caractérisée par une grande diversité et
présente un certain nombre d'atouts qui peuvent être valorisés
dans les pays de l'espace euroméditerranéen.
Les efforts en matière de valorisation des laits de brebis et
de chèvre étant très dispersés et pas toujours très bien connus,
il a paru important de faire un état des lieux des recherches
entreprises, des ressources mobilisées ainsi que des compétences
existant dans le secteur.
Ce
dossier, qui se présente sous la forme de fascicules indépendants,
est une première initiative d'inventaire qui sera poursuivie,
approfondie et actualisée pour contribuer à une meilleure organisation
des compétences. Dans le même esprit, des versions multimédia
de ce dossier, via cédéroms ou internet pourront être développées.
LES
FROMAGES DE BREBIS ET DE CHEVRE
DANS
LES PAYS MEDITERRANEENS
DE
L'UNION EUROPEENNE
TRAVAUX DE RECHERCHE ET ORIENTATIONS
Transformation
fromagère ovine et caprine : la situation
Les pays
concernés par cette étude sont : l’Espagne, la France, la Grèce, l’Italie et le
Portugal. Dans ces pays, les conditions de production et de transformation des
laits de brebis et de chèvre sont caractérisées par une grande hétérogénéité.
Toutefois, il est possible d'identifier certains points communs.
L'élevage ovin
et caprin est pratiqué dans des zones difficiles, caractérisées par des sols pauvres en ressources alimentaires,
non adaptés aux bovins et avec une production agricole limitée. Il est, donc,
d’importance économique fondamentale pour des régions défavorisées. L'élevage des chèvres est répandu en régions
montagneuses, tandis que celui des brebis est pratiqué surtout en plaine. Dans
certains pays, comme la Grèce et le Portugal, les troupeaux sont souvent
mixtes, brebis et chèvres.
Le lait de ces
petits ruminants trouve sa principale utilisation dans la transformation
fromagère. La place de premier plan occupée par les fromages de brebis et de
chèvre dans la culture et l’histoire des pays méditerranéens contraste avec les
difficultés rencontrées aujourd’hui dans la mise en valeur de ces produits.
Dans des nombreuses régions défavorisées, le développement de la production des
fromages de brebis et de chèvre peut permettre le maintien des populations en
milieu rurale et contribuer à l’augmentation du revenu des producteurs. Par
ailleurs, l'intérêt actuel des consommateurs pour des produits typés crée une
situation favorable à la valorisation de ces fromages.
Le
niveau d'industrialisation de la fabrication est en général plus élevé pour les
fromages au lait de brebis que pour ceux au lait de chèvre.
Néanmoins, la production industrielle de ces derniers est importante en France
(40 480 t en 1995, soit 75% de la production totale : Institut de l'élevage,
1996) et en Espagne (le lait de chèvre collecté par des laiteries industrielles
représente 65% de la production totale : Le Jaouen et Toussaint, 1993). Dans
les trois autres pays considérés, la transformation fermière et artisanale est
prépondérante.
La
difficulté principale qui limite le développement des fromages fermiers et
artisanaux est l'absence d'une qualité constante de chaque produit. Ceci est un
obstacle considérable à l’élargissement de leur distribution. Le goût, la
taille, le stade d’affinage d'un même type de produit au moment de sa
commercialisation ne sont pas constants, donc il ne peut pas être clairement
identifié et reconnu. Par conséquent, il est exclu des circuits de la
distribution organisée et reste confiné aux marchés locaux. Pour favoriser
l’insertion de ces productions dans les circuits commerciaux au niveau
national, voire international, une amélioration de la qualité des fromages
s’impose. Elle passe obligatoirement par la rationalisation
de la production, réalisable sur la base de connaissances scientifiques et
techniques relatives au produit et aux étapes de sa fabrication. Ceci permettra
la mise au point de solutions adaptées à chaque type de fromage et aux
différents systèmes d'élevage.
Cette démarche
implique le développement des structures
de formation, de conseil et d’appui technique afin de sensibiliser les
producteurs à réduire les marges de variabilité des fromages.
PRODUCTION DE FROMAGES DE
BREBIS, DE CHEVRE ET DE VACHE (1995)
|
|
FROMAGES DE BREBIS
|
FROMAGES DE CHEVRE
|
FROMAGES DE VACHE
|
|
PAYS
|
QUANTITE (tonnes)
|
QUANTITE (tonnes)
|
QUANTITE (tonnes)
|
|
FRANCE
|
43
000
|
54
000
|
1
489 200
|
|
GRECE
|
113
000
|
48
000
|
35
000
|
|
ITALIE
|
98
022
|
7
910
|
784
515
|
|
PORTUGAL
|
16
883
|
1
775
|
50
000
|
|
ESPAGNE
|
41
000
|
20
000
|
111
000
|
|
TOTAL
|
311 905
|
131 685
|
2 469 715
|
Source : FAO.
La
production de fromages au lait de brebis et de chèvre est minoritaire par
rapport à celle de fromages au lait de vache. A cet égard,
la Grèce présente une situation contraire à celle des autres pays, avec
seulement 35 000 t/an de production de fromages au lait de vache, contre 48 000
t/an au lait de chèvre et 113 000 t/an au lait de brebis. En Espagne et au
Portugal, le rapport entre les quantités de fromages de brebis et de vache
produites annuellement est relativement élevé (respectivement 37% et 34%). On
constate que dans les trois pays cités les principaux fromages d’Appellation
d’Origine sont fabriqués à partir de lait de brebis : Manchego en Espagne,
Serra da Estrela au Portugal, Feta en Grèce. Il faut préciser que ce dernier,
dont l’Appellation a été récemment reconnue au niveau européen, peut être
fabriqué à partir d’un mélange de lait de brebis et de chèvre, la proportion de
ce dernier étant limitée à 30% de la quantité totale de lait mis en oeuvre.
La tradition
méditerranéenne de mélanger les laits
destinés à la transformation fromagère, y compris le lait de vache, est
très répandue, non seulement en Grèce, mais aussi en Espagne, au Portugal et,
en moindre mesure, en Italie et en France. La présence de petits troupeaux
mixtes est sûrement à l’origine de cette pratique, qui ne permet pas une
identification claire des produits : ainsi, des fromages fabriqués à partir de
différents mélanges de lait sont commercialisés sous le même nom. D’autre part,
le prix plus modéré du lait de vache favorise son utilisation en mélange avec
le lait de brebis et/ou de chèvre dans la fabrication des fromages. Ces
mélanges, non déclarés, constituent des fraudes. Afin de mettre en évidence ces
adultérations, des nombreuses
recherches ont conduit à la mise au point de plusieurs méthodes basées sur la
détection des protéines du lactosérum par électrophorèse (Rispoli et al., 1991) et chromatographie (De
Noni et al., 1996), ou des caséines
(Addeo et al., 1995) par
électrophorèse simple ou avec l’emploi d’anticorps polyclonaux. Les différences
de structure primaire entre fractions protéiques homologues des trois laits
sont à la base de ces méthodes.
Un règlement
de l'Union Européenne (CE n° 1081/96), applicable à partir du 1er octobre 1996,
fixe la méthode de référence pour la détection de lait de vache dans les
fromages à base de lait de brebis, de chèvre et de bufflonne.
La
production de fromages de brebis est beaucoup plus élevée que celle de fromages
de chèvre. Dans ce contexte, la France représente une exception :
elle produit annuellement 54 000 t de fromages de chèvre contre 43 000 t de
fromages de brebis. De plus, les premiers sont valorisés par 7 Appellations
d’Origine. Par contre, Espagne et Portugal possèdent une seule Appellation
« pur chèvre » et en Italie et en Grèce aucun fromage au lait de
chèvre bénéficie d’une Appellation. Le goût intense et prononcé des fromages « pur
chèvre » est généralement peu apprécié par les consommateurs, en dehors de
la France. Dans les autres pays, le lait de chèvre est donc souvent utilisé en
mélange avec le lait de brebis et/ou de vache.
Le
besoin d’une information complète et structurée
Compte tenu du
contexte, le développement des fromages au lait de brebis et de chèvre peut se
réaliser sur la base de recherches
spécifiques sur ces produits. Cette synthèse, visant à établir un
« état de l’art » et une veille
technologique, a pour objectifs :
- d’identifier
les thèmes de recherche abordés dans
les cinq pays méditerranéens de l’Union Européenne (Espagne, France, Grèce,
Italie et Portugal) ;
- de rendre
compte des résultats et conclusions ;
- d'évaluer
les perspectives futures.
Les sujets de
recherche identifiés au cours de ce travail nous permettent d'articuler cette
synthèse en deux parties. La première aura pour objet la caractérisation des fromages au lait de brebis et de chèvre. Nous
mettrons en évidence les aspects pris en compte par les différents auteurs pour
décrire l'originalité d'un fromage. Ensuite, les recherches entreprises pour améliorer la qualité des produits seront
examinées avec une attention particulière pour les conséquences sur les caractères typiques des fromages. Dans la
deuxième partie, nous exposerons les innovations
technologiques relatives à la transformation fromagère des lait de brebis
et de chèvre (report de la fabrication, accélération de l'affinage, techniques
de membrane). Nous évoquerons également le polymorphisme des caséines : bien
que n'étant pas une innovation technologique, il ouvre des possibilités de
développement intéressantes, surtout dans la filière caprine.
Cette étude
est basée sur une recherche bibliographique à partir de plusieurs bases de données
: Agris (1989-1996), Current Contents (1996), CIRVAL (1989-1996), une sélection
de la base CAB (1992-1995) effectuée par le CRDC (Centre régional de
documentation caprine, Poitou-Charentes), une sélection de la base Agricola
(1992-1995) effectuée par le CIRAD (Centre de Coopération Internationale en
Recherche Agronomique pour le Développement). Elle a permis d’identifier les
travaux de recherche publiés dans les revues scientifiques à diffusion
nationale et internationale. D’autre part, le contexte des différentes
problématiques a été évalué à travers des contacts directs avec chercheurs et
experts du secteur. Ces échanges ont également permis de compléter la recherche
documentaire par les travaux menés par des centres techniques régionaux, peu
présents dans les grandes bases de données. Les recherches privées à caractère
confidentiel ne sont évidemment pas prises en compte.
1. CARACTERISATION DES FROMAGES DE
BREBIS ET DE CHEVRE
ET AMELIORATION DE LEUR QUALITE
La
caractérisation : une nécessité
Dans le bassin
méditerranéen, la plupart des fromages de brebis et de chèvre sont associés aux
notions de tradition, typicité, spécificité. Nous ne rentrons pas ici dans la
définition de ces concepts, mais nous nous limitons à observer que la
fabrication de ces produits se fait selon des méthodes locales et que ils
portent souvent le nom de leur région d’origine. Il existe de ce fait dans
chaque pays une grande variété de fromages. Aujourd’hui, le maintien et la protection de ces produits sont un moyen
de sauvegarder une partie importante du patrimoine culturel de chaque région.
Les demandes d’appellation et de certification initiées pour des nombreux
fromages au niveau national et européen traduisent l’intérêt actuel de cette
démarche. Au delà des aspects technologiques et des caractéristiques de
composition de la matière première et du produit fini, la caractérisation des
fromages au lait de brebis et de chèvre relève également des sciences sociales.
Ces produits sont considérés comme partie du patrimoine d'une région, d'un
peuple (Mittaine, 1986). Leur identité est liée à une aire géographique et à
des savoir-faire anciens (de Sainte-Marie et
al., 1995). Ainsi, leur "typicité se construit non pas seulement sur
des caractéristiques de produit mais sur des relations entre acteurs"
(Letablier et Nicolas, 1994) : éleveurs, transformateurs, consommateurs.
La
caractérisation d'un fromage constitue le point de départ indispensable en vue
de la conservation de ses caractères typiques et de sa protection. Elle est aussi
incontournable pour le développement d'innovations technologiques aptes à
améliorer la qualité du produit, tout en préservant son originalité.
L'étude
bibliographique effectuée met en évidence que la plupart des publications
scientifiques relatives à différents aspects de la caractérisation des fromages
au lait de brebis et de chèvre concernent l’Espagne (56%) et l’Italie (23%). En
France, des travaux de ce type ont été effectués à la demande des Syndicats
Interprofessionnels, dans le cadre des Appellations d'Origine et donnent lieu à
peu de publications scientifiques. Les caractéristiques des fromages grecs ont
été recueillies récemment dans un ouvrage (Anifantakis, 1991). La plupart de
ces travaux concernent l’évolution microbiologique et physico-chimique des
fromages pendant les différentes phases de la fabrication, en particulier au
cours de l’affinage, et la composition biochimique du produit fini (Mas Mayoral
et al., 1991 ; Rossi et al., 1994b ; Tornadijo et al., 1995 ; Ricci et al., 1995 ; Macedo et al., 1996).
La
grande variabilité des paramètres pris en compte est l'élément principale qui
ressort de ce type de travaux. Un exemple éloquent est donné par
Macedo et al. (1993) dans une revue
exposant les recherches effectuées sur le fromage portugais au lait de brebis
Serra da Estrela. Les auteurs montrent que la qualité du produit fini varie
beaucoup à cause de la variabilité de la matière première, des procédés de
fabrication et des conditions d’affinage. Les caractéristiques d’un produit ne
sont pas constantes, non seulement d’un producteur à l’autre, mais aussi pour
un même producteur, comme cela a été mis en évidence par Ricci et al. (1995) au cours d’une étude sur
le Pecorino d’Abruzzo italien.
Compte tenu de
cette situation, comment peut-on identifier
les facteurs responsables de
l’originalité de chaque fromage? Les travaux cités représentent une
première étape dans la caractérisation des produits, mais de toute évidence
d’autres éléments sont nécessaires. La même problématique se pose dans le cas des
fromages au lait de vache, pour lesquels des études plus approfondies ont été
réalisées. Nous pouvons citer un travail de Chamba et al. (1994) qui, en présentant le cas du Beaufort, ont proposé
les conditions pour une approche globale de la caractérisation d'un fromage.
Des informations objectives en cinq domaines sont considérées essentielles : la
nature de la matière première, le procédé technologique de fabrication,
l'écosystème microbien, l'évolution physico-chimique et biochimique pendant
l'affinage et les caractéristiques sensorielles du produit fini. Trois
exemples, parmi les cinq domaines cités, peuvent illustrer la démarche des
auteurs. Le lait destiné à la fabrication du Beaufort provient pour la plupart
de la race Tarentaise, qui est caractérisée par une fréquence élevée du variant
C de la caséine b. Ce
variant étant rare dans d’autres races, il constitue un traceur qui permet
d’identifier l’origine du lait. Pour ce qui concerne la technologie de
fabrication, les auteurs soulignent l’importance de la cinétique
d’acidification sous presse. Pour le Beaufort, la baisse de pH doit être plus
lente que pour d’autres pâtes cuites (comté et emmental), son accélération
augmentant la fréquence d’un défaut de texture, appelé lainure. Enfin, le
profil sensoriel du fromage a été créé. Le choix des descripteurs les plus
adaptés a été effectué à l'aide de méthodes statistiques et avec des experts
fromagers qui connaissent bien le produit.
"Etudier
la typicité d'un produit alimentaire, c'est en déterminer les traits
caractéristiques dans un ensemble de données, en vue de distinguer des
types" (Linden et Chamba, 1994). Il faut identifier les éléments
spécifiques de chaque fromage, qui peuvent être détermines à travers des
méthodes d'analyse de plus en plus précises.
Dans
la caractérisation d'un fromage, on peut donc identifier deux axes principales
de recherche :
-
des études moléculaires et génétiques, qui peuvent mettre en évidence
des éléments traceurs qui caractérisent la matière
première d'un fromage donné. De plus, l'étude génétique des souches microbiennes qui interviennent
dans la maturation du fromage permet d'identifier leurs caractéristiques,
parfois particulières. Mayo et al.
(1990) ont caractérisé des souches sauvages isolées du fromage espagnol Cabrales,
fabriqué à partir d'un mélange de lait de vache, de brebis et de chèvre. Le
génome des lactocoques étudiés présente une faible homologie avec celui
d'autres lactocoques couramment utilisés comme levains par l'industrie
fromagère. Les auteurs expliquent cette situation par une évolution génétique
locale de ces souches. En effet, ces bactéries ont été isolées de fromages
fabriqués au lait cru et sans levains, donc elles ont évolué différemment des
autres et sont spécifiques de ce fromage. Ces souches constituent une
« niche écologique ».
- la définition, pour chaque fromage, d'un
profil sensoriel où les descripteurs soient choisis par des connaisseurs du
produit. L'évaluation sensorielle et l’analyse instrumentale (rhéologie,
chromatographie en phase gazeuse, olfactométrie) sont complémentaires et
permettent d’obtenir le profil sensoriel complet d’un fromage. Des corrélations
peuvent être établies entre les données instrumentales et sensorielles. Les
travaux récents effectués en France sur l'identification des composés volatiles
de différents fromages au lait de chèvre (Le Quéré et al., 1996a) s'inscrivent dans ce cadre. La flaveur de ces
fromages les différencie nettement des autres. Au cours de cette étude,
plusieurs fractions volatiles extraites des fromages ont été soumises à une
évaluation sensorielle qui à permis d'identifier la fraction la plus
représentative de chaque produit. Celle-ci a été ensuite analysée par
chromatographie en phase gazeuse pour identifier et séparer ses composants.
Ainsi, il a été montré que certains acides gras volatils jouent un rôle majeur
dans le goût des fromages au lait de chèvre.
La
complexité des éléments qui contribuent à la spécificité d’un fromage est due
non seulement à leur multiplicité, mais aussi à leurs interactions. Par
exemple, pour ce qui concerne la nature du lait, le rôle de l’alimentation des
animaux dans le développement de l’arôme du fromage a été souligné (Grappin et
Coulon, 1996 ; Rubino et Calandrelli, 1996). Toutefois, les interactions avec
d’autres facteurs, notamment technologiques, doivent être prises en compte, car
dans certains cas les effets de l’alimentation peuvent être masqués
(Morand-Fehr, 1996).
Amélioration
de la qualité et conservation des caractères typiques
Dans le cas
des fromages artisanaux et fermiers, qui dans certains pays représentent une
partie importante de la production ovine et caprine, la forte variabilité des
paramètres technologiques et des caractéristiques du produit fini (Ledda, 1987
; Macedo et al., 1993 ; CNR, 1996 ;
Anifantakis, 1991) peut être un handicap, le produit étant le résultat de
fabrications dont les facteurs ne sont pas maîtrisés. Les solutions adoptées
pour améliorer les conditions de production, notamment pour éliminer les causes
des défauts de fabrication, comportent un risque de perte de la typicité (Ricci
et al., 1995).
Mais l'exigence de rationaliser la production
n'est pas forcément en contradiction avec le maintien des caractères typiques.
La mise au
point de levains spécifiques pour
certains fromages illustre ce type de démarche (Requena et al., 1992 ; Gonzalez-Crespo et Mas, 1993 ; Ledda et al., 1994 ; Rossi et al., 1994a ; Casalta et Zennaro,
1997). Un levain sélectionné permet de maîtriser l'acidification, étape
fondamentale de la fabrication fromagère. La microflore présente dans le
caillé, dont une partie provient du levain, est aussi importante pour le
développement des caractéristiques sensorielles du produit fini. En effet, les
enzymes libérées par la lyse des microrganismes sont essentielles pour
l'évolution biochimique du fromage pendant l'affinage. Pour cette raison,
l’utilisation d’un levain non adapté au produit peut entraîner une altération
de sa qualité organoleptique (Carini et Mucchetti, 1985). D'où l'intérêt de la
mise au point de levains spécifiques. En effet, ces derniers sont constitués
par des souches microbiennes isolées des fromages pour lesquels les levains
seront utilisés.
La présure utilisée dans la fabrication
d'un fromage influence fortement ses caractéristiques. Pour cette raison, les
cahiers des charges de certains fromages d’Appellation d’Origine prévoient
l'utilisation d'un type précis de présure. C'est le cas du Pecorino Romano et
du Fiore Sardo en Sardaigne (Italie), fabriqués avec la présure obtenue
d'estomacs d'agneaux. D’ailleurs, au Portugal et en Espagne, les fleurs de
chardon (Cynara cardunculus) sont à
la base de la préparation de présures végétales utilisées dans la production de
plusieurs fromages traditionnels. Ces différents types de présures jouent un
rôle important non seulement dans la coagulation du lait, mais aussi dans le
développement de l’arôme du fromage. Si leur préparation artisanale assure la
présence d'une microflore et d'un système enzymatique complexes et variés, elle
est aussi la cause d'une concentration très variable en enzymes coagulants
(Louro Martins et al., 1996). Ceci
entraîne des problèmes de dosage de la présure et, en conséquence, de maîtrise
des paramètres de fabrication. Aujourd'hui une vaste gamme de présures
commerciales à concentration standardisée est disponible, mais présentant une
activité protéolytique et lipolytique différente de celle des présures
artisanales (Papoff et al., 1996 ;
Addis et al., 1996). Ceci pourrait
conduire à un risque de modification du
profil sensoriel des fromages.
Le problème de
la perte de certains caractères typiques, qui peut se poser lors de
l’utilisation d’une présure industrielle à la place de celle de fabrication
artisanale, se présente d’autant plus si l’origine de la présure est
différente. Pendant les dernières décennies, l'augmentation de la production de
fromage n'a pas été accompagnée par une augmentation conséquente de la
production de présure d'origine animale. Par conséquent, des recherches ont été
menées dans le but de développer d'autres types de coagulants. Des essais ont
été effectués avec des présures d'origine microbienne, avec des résultats jugés
globalement satisfaisants. En effet, l'utilisation de ces nouveaux agents
coagulants a entraîné des modifications significatives du degré de protéolyse
de fromages type Feta (Anifantakis, 1986) et des caractéristiques de la
coagulation pendant la fabrication type Manchego (Nunez et al., 1992). Par ailleurs, Nunez et al. (1991) ont mis en évidence l’importance fondamentale de
l’utilisation de la présure végétale dans le maintien des caractères typiques
du fromage espagnol au lait de brebis La Serena.
La méthode
choisie dans le cas du Pecorino Siciliano (Italie) paraît très intéressante. Un
Centre de la présure (Centro del Caglio) va être réalisé à court terme
(Gattuso, 1996), dans le cadre d’un programme régional de développement et
standardisation du Pecorino Siciliano. Le Centre pourra assurer la distribution
à tous les producteurs d’une présure en pâte d’agneau. Elle sera adaptée à ce
type de fromage et aura un titre constant et connu. Ceci devrait permettre
d'éliminer les désavantages précédemment décrits des présures traditionnelles,
tout en en gardant les caractères typiques. Candido et al. (1996) rappellent que « la standardisation des productions typiques siciliennes doit avoir pour
but l’élimination de toutes les variables de nature technologique, sans altérer
les variables de nature environnementale qui lient le produit à sa zone
d’origine ».
Cette initiative
montre qu’il est possible de concevoir une rationalisation de la production qui
respecte les caractères typiques du produit. Il sera intéressant de suivre les
effets de la mise en place de ce Centre, en particulier en ce qui concerne la
qualité du Pecorino Siciliano.
Parmi
les fromages de brebis et de chèvre, une place importante est occupée par ceux
fabriqués à partir de lait cru. Le goût et l'arôme sont
nettement plus prononcés dans ces produits que dans ceux fabriqués à partir de
lait pasteurisé ou thermisé. Aujourd'hui nous connaissons la cause principale
de cette différence : elle réside dans la microflore naturelle du lait, qui est
en grande partie détruite par le traitement thermique. Les microrganismes
présents dans le lait cru contribuent largement, de par leurs activités
enzymatiques, au développement des qualités organoleptiques des fromages
(Grappin et Beuvier, 1996). Au cours d’une étude sur plusieurs types de
fromages de chèvre français, Nahabieh et Schmidt (1990) ont montré que ces produits
présentent une flore levure originale, qui les distingue des fromages fabriqués
à partir de lait de vache. D'ailleurs, il est important de rappeler que les
fromages jouissant d'une Appellation d'Origine sont pour la plupart fabriqués à
partir de lait cru, ce qui montre l'importance accordée aux caractéristiques de
la matière première dans l'originalité du produit. La pasteurisation et la
thermisation (traitement qui prévoit des conditions de chauffage du lait plus
modérées par rapport à la pasteurisation) réduisent la diversité et la
multiplicité qui caractérisent les fromages au lait cru : dans ce sens, elles
ont été définies "niveleuses universelles" (Mocquot, 1986). Ces
traitements thermiques, introduits dans un souci d'hygiène et de régularité de
la production, ont abouti à des fromages "neutres, banals". Aujourd'hui, l'exigence d'un produit
irréprochable du point de vue sanitaire coexiste avec celle d'un produit
"typé", ayant un goût qui permet de l'identifier parmi d'autres
(Delfosse, 1993).
Au niveau
européen, actuellement un programme (FLORA AIR COST) est en cours sur l'amélioration de la qualité des produits au
lait cru de vache, brebis et
chèvre. On remarque que parmi les participants figurent également certains pays
du nord de l'Europe qui, comme la Grande-Bretagne, n'ont jamais été très
favorables à l'utilisation du lait cru, considéré une source de risque
sanitaire pour le consommateur. La coopération des chercheurs des différents
pays au sein de chaque groupe de travail (microbiologie, biochimie, analyse
sensorielle, rhéologie, technologie) et la coordination des groupes entre eux
devrait permettre d'une part de mieux connaître l'influence de la microflore
naturelle du lait sur les caractéristiques des fromages et, d'autre part, la
mise au point de méthodes communes pour leur caractérisation.
La qualité
hygiénique du lait et des fromages et l'aménagement des ateliers de fabrication
font l'objet d'une réglementation
communautaire. Les petits producteurs-transformateurs, bien que conscients de
la nécessité de garanties sanitaires pour le consommateur, la perçoivent comme
une contrainte qui risque de faire disparaître un certain nombre d'entre eux.
Certaines solutions proposées pour le contrôle de qualité, notamment la méthode
HACCP (Hazard Analysis Critical Control Points : analyse des risques dans les
points critiques de contrôle), ne sont pas applicables dans des petits ateliers
familiaux, compte tenu des gros investissements qu'elles nécessitent (Lodi et al., 1994 ; Le Jaouen, 1996). Ce
système prévoit l’identification des étapes de la fabrication présentant des
risques de contamination microbiologique et/ou chimique. Ensuite, des mesures
de prévention sont adoptées pour assurer la qualité hygiénique de la matière
première jusqu’au produit fini. Enfin, des contrôles réguliers permettent de
vérifier l’efficacité de ces mesures (Garcia Lopez, 1996).
Pour éviter la
mise à l'écart des productions fermières et, au contraire, en favoriser le
développement, il est nécessaire de prévoir un système de maîtrise et de
contrôle de l'hygiène plus souple, adapté aux petits ateliers. Ceci peut se
réaliser d'une part avec la mise en place d'une réglementation adaptée à la
transformation fermière et, d'autre part, à travers une formation adéquate des
producteurs. Dans cette situation, les organismes de développement jouent un
rôle essentiel de conseil et d'appui technique.
2. INNOVATIONS TECHNOLOGIQUES
POUR LES FROMAGES AU LAIT DE BREBIS ET
DE CHEVRE
Les laits de
brebis et de chèvre se différencient par plusieurs aspects : conditions de
production, composition du lait, conditions de transformation, caractéristiques
des produits obtenus. De ce fait, les problématiques relatives à leur
transformation fromagère et les innovations technologiques réalisées sont différentes.
En ce qui
concerne la composition biochimique, le lait de brebis est plus riche en
matière grasse et en matière azotée, notamment en caséines, ce qui détermine un
rendement fromager plus élevé. Dans le lait de chèvre la proportion d'acides
gras volatils est plus importante que dans le lait de brebis et la lipolyse est
plus accentuée : ceci est associé aux caractéristiques sensorielles
particulières des produits de transformation du lait de chèvre.
Les laits ovin
et caprin sont transformés selon des procédés de fabrication qui permettent
d'obtenir des produits diversifiés : les fromages au lait de brebis sont pour
la plupart de type pâte pressée, par contre les pâtes molles et les pâtes
lactiques prédominent dans les fromages au lait de chèvre.
Le
report de la fabrication,
une
solution au décalage entre l'offre et la demande
Une des
caractéristiques de la production des laits de brebis et de chèvre est leur
saisonnalité. La période de production maximale se situe au printemps et elle
diminue fortement au cours de l'automne. Ceci entraîne des fluctuations de la
production de fromage et, en conséquence, sa distribution est irrégulière au
cours de l'année. Dans les régions touristiques on assiste à un décalage entre
le pic de la demande, situé en période estivale, et celui de la production. Cet
handicap est particulièrement ressenti dans la filière caprine, étant donné que
la plupart des fromages au lait de chèvre
(pâtes lactiques de petite taille et à durée d'affinage courte) ne se prêtent
pas à une conservation de plusieurs mois (Martin-Hernandez et al., 1990). Pour faire face à cette
situation, des techniques de report de la fabrication ont été mises au point,
surtout en France, et elles sont aujourd'hui couramment utilisées par
l'industrie laitière. Il s'agit de méthodes qui permettent de conserver le lait de chèvre pendant
plusieurs mois, afin de disposer de cette matière première lorsque sa
production est faible. Le lait peut être stocké sous différentes formes :
lait concentré et congelé, caillé congelé, lait en poudre. Ce dernier a été mis
au point récemment au niveau expérimental en couplant la technique de
microfiltration avec celle d'évaporation sous vide (Jaubert et Schuck, 1996).
Les études en cours au niveau industriel vont permettre d'adapter les
paramètres de fabrication, afin que les caractéristiques sensorielles des
fromages issus de poudre de lait soient proches de celles des fromages
fabriqués à partir de lait frais. De plus, le lait en poudre permet de mieux
gérer le stockage et le transport, notamment dans le cas des exportations.
Ces techniques
de report sont applicables dans les industries. Par contre, dans le cas de la transformation fermière, la possibilité
d'étaler sur toute l'année la distribution des fromages de chèvre repose sur la
conservation du produit fini dans des bonnes conditions. La durée de
conservation doit être suffisamment longue pour pouvoir faire le lien entre
deux saisons consécutives de production, mais au même temps, les fromages ne
doivent pas subir de modifications majeures au niveau des caractéristiques
physico-chimiques, microbiologiques et sensorielles. Une solution définitive à ce problème n'a pas encore été trouvée.
Dans ce sens, des études sont menées sur trois moyens de conservation de
fromages de chèvre fermiers : conditionnement sous atmosphère modifiée,
refroidissement et stockage à 2°C, congélation (David, 1995). Les résultats
disponibles à l'heure actuelle concernent la première méthode : la conservation
au delà d'un mois entraîne des modifications inacceptables au niveau
organoleptique (développement d'amertume, de goût piquant). Ce délai apparaît
trop court pour que le conditionnement sous atmosphère modifiée soit une
solution envisageable.
La situation
est différente pour le lait de brebis.
A notre connaissance, le report de la
fabrication n'est pas appliqué à la transformation de ce lait. Différents
facteurs peuvent expliquer cette situation. Le problème relatif à la
saisonnalité de la production parait moins important que dans le cas du lait de
chèvre. En effet, beaucoup de fromages de brebis sont des pâtes pressées dont
la durée d’affinage est plus longue par rapport à celles des pâtes molles, type
prédominant parmi les fromages de chèvre. Etant donné leur teneur en eau
relativement réduite, une conservation de plusieurs mois n'altère pas de façon
appréciable les caractéristiques des fromages au lait de brebis.
Toutefois, des
essais de fabrication ont été conduits récemment en Grèce sur un fromage type
Feta à partir de lait concentré par ultrafiltration et congelé (Voutsinas et al., 1995). La qualité des fromages
obtenus n'est pas satisfaisante, surtout en ce qui concerne les
caractéristiques sensorielles. Les auteurs n'envisagent donc pas l'application
de ce procédé au niveau industriel. Par contre, d’autres études ont abouti à
des résultats encourageants. En Sardaigne, des fromages à pâte molle de bonne
qualité ont été fabriqués en utilisant une technique de concentration du lait
par évaporation, suivie de congélation pendant 5 mois (Pirisi et al., 1995b). En Espagne, un fromage à
pâte semi-pressée à été affiné après congélation sous vide du caillé pendant 4
mois (Fontecha et al., 1994). La
composition biochimique et les caractéristiques sensorielles du produit fini
n’étaient pas significativement différentes par rapport au témoin obtenu à
partir de caillé non congelé.
Compte
tenu de l'intérêt croissant des consommateurs pour les produits frais, l’application de techniques de report dans
la transformation du lait de brebis pourrait être intéressante surtout dans le
développement de ce type de produits.
L'accélération
de l'affinage,
une
innovation pour réduire les coûts de production
Dans
l’industrie fromagère, l'affinage représente une partie importante des coûts de
production. La diminution de sa durée revêt donc un intérêt économique non
négligeable. Les fromages au lait de brebis, en général à affinage plus long
par rapport à ceux au lait de chèvre, sont les plus concernés. Pourtant, les travaux réalisés jusqu’à présent sont
limités principalement aux fromages de brebis espagnols, en particulier le
Manchego, qui est affiné pendant environ un an (Gaya et al., 1990 ; Picon et al.,
1994 ; Picon et al., 1996). En Grèce,
des études ont été effectués sur la Feta (Vafopoulou et al., 1989). L'intérêt de l'accélération de l'affinage pour ce
fromage à maturation relativement brève (environ trois mois) peut être dû à une
forte demande de la part des consommateurs.
Les
différentes méthodes utilisées consistent à augmenter la température
d’affinage, ajouter des enzymes protéolytiques et/ou lipolytiques, utiliser des
cultures microbiennes modifiées. Parmi les principales difficultés rencontrés,
on peut citer : l'action non spécifique de l'augmentation de la température sur
les réactions biochimiques pendant l'affinage, la difficulté d'obtenir une
distribution uniforme des enzymes dans le caillé, le danger d'obtenir des
fromages "trop affinés" ou développant un goût amer, la complexité de
la préparation de certaines cultures microbiennes modifiées (Wilkinson, 1993).
Toutefois, les études citées montrent qu’il serait possible de définir pour
chaque fromage les conditions les plus appropriées pour obtenir un produit de
qualité sensorielle acceptable. Il faut noter aussi que, en général, les
fromages affinés à l'aide d'une de ces techniques présentent des différences,
bien que limitées, de goût et de texture par rapport aux produits affinés de
façon classique (Fernandez-Garcia et al.,
1994).
Une meilleure
connaissance des phénomènes enzymatiques liés au développement de la flaveur
des fromages pendant l'affinage est nécessaire pour maîtriser son accélération.
Ultrafiltration
et microfiltration,
deux
techniques de membrane appliquées au lait de brebis et de chèvre
Dans
l'industrie fromagère, les techniques de membrane ont été développées depuis
presque trente ans surtout pour la transformation du lait de vache (Mistry et
Maubois, 1993). Actuellement, l'ultrafiltration et la microfiltration trouvent
des applications également dans l'élaboration de fromages au lait de chèvre (Ricordeau, 1993). Dans ce secteur, le
nombre de références bibliographiques est très limité. On peut supposer que
l’application de ces techniques au lait de chèvre soit l’objet de recherches
surtout en milieu industriel privé.
Le
principal élément moteur du développement de l'ultrafiltration a été une
augmentation considérable du rendement fromager (Lawrence,
1989). Au cours de la transformation fromagère traditionnelle, les protéines du
lactosérum sont éliminées pendant l'égouttage du caillé. Par contre, selon le
procédé MMV (Mocquot, Maubois et Vassal), mis au point en 1969 pour le lait de
vache, le lait est concentré par ultrafiltration avant emprésurage et ces
protéines sont retenues par la membrane d'ultrafiltration. La phase d'égouttage
est ainsi supprimée. Par conséquent, les protéines du lactosérum sont
incorporées dans le fromage, ce qui détermine une augmentation du rendement. Le
même procédé permet la standardisation de la teneur en protéines du lait et,
donc, une mécanisation plus poussée de la
transformation fromagère.
Dans le cas
des fromages de chèvre à pâte lactique, le procédé MMV peut entraîner des
défauts de goût (fromages trop acides) et de texture (fromages granuleux). Pour
résoudre ce problème, Mahaut et al.
(1986) ont mis au point un procédé de fabrication qui prévoit l’ultrafiltration
du coagulum obtenu après action des levains lactiques et de la présure (lait
coagulé et acidifié à pH 4,4-4,5). Dans ce cas, l’égouttage n’est pas éliminé,
mais il est réalisé à l’aide de membranes d’ultrafiltration. Cette méthode
permet d’éviter une production excessive d’acide lactique, cause des défauts
organoleptiques mentionnés, tout en permettant une augmentation de rendement
par rapport à la fabrication traditionnelle.
Aujourd'hui,
l'ultrafiltration est utilisée par l'industrie laitière pour l'élaboration de produits nouveaux frais et pour la
standardisation de la téneur en protéines du lait destiné à la transformation
fromagère.
La
microfiltration est une technique de membrane qui peut être appliquée en
substitution du traitement thermique du lait avant la fabrication. Cette
technique est particulièrement avantageuse pour le lait de chèvre, compte tenu
de sa teneur élevée en protéines solubles thermosensibles. En effet, le lait
est soumis à une température d'environ 40°C pour la microfiltration, contre
57°C à 68°C (pendant environ 15 secondes) pour la thermisation et 63°C (pendant
30 minutes) à 72°C (pendant 15 secondes) pour la pasteurisation. Dans le premier
cas, donc, la dénaturation des protéines
est réduite. Dans une étude conduite par Jaubert et al. (1991), les populations résiduelles rélatives à la flore
totale et aux coliformes, après microfiltration, représentaient moins de 1% des
correspondantes flores initiales, confirmant l'efficacité d'assainissement de
ce traitement. 97,8% de la flore présumée staphylocoque était également retenue
par la membrane.
Sur la base de
ces résultats, Gay et al. (1993) ont
étudié le comportement du lait de chèvre épuré par microfiltration pendant
l'acidification, une des premières étapes de la transformation fromagère.
Lorsque le lait microfiltré est utilisé pour la fabrication de fromage, il doit
être inoculé avec un levain, puisque la plupart de sa microflore naturelle a
été éliminée. Sur ce point, il ne présente pas de différences avec le lait
pasteurisé. Par contre, "l'acidification du lait microfiltré est
significativement moins importante en moyenne que celle observée sur le lait
pasteurisé". Par conséquent, il est
indispensable de mettre au point les conditions optimales d'utilisation des
levains dans le cas du lait microfiltré. Ceci permettra d'élaborer des
fromages de chèvre à partir d'une matière première assainie et, au même temps,
de bonne qualité physico-chimique.
Le
polymorphisme génétique des caséines et ses applications
La
transformation du lait de chèvre est confrontée depuis plusieurs années au
problème du faible taux de protéines coagulables, avec des conséquences
négatives sur le rendement fromager. Compte tenu des enjeux économiques de
cette situation, des recherches ont été menées pour identifier la cause de cet
inconvénient majeur (Grosclaude et al.,
1994). Elle est liée à la caséine as1 caprine, l'une des 4 caséines du lait.
Cette protéine est caractérisée par un polymorphisme génétique qui affecte non
seulement sa structure (on en connaît aujourd'hui 14 variants), mais aussi le
taux de sa synthèse. Chaque variant étant associé à une teneur en caséine as1 du
lait plus ou moins importante (on distingue quatre niveaux de synthèse : fort,
moyen, faible et nul), le taux protéique du lait peut varier sensiblement. De
plus, le polymorphisme génétique de la caséine as1
caprine a une influence sur d'autres caractéristiques technologiques du lait :
le taux butyreux, les dimensions des micelles de caséine, l'aptitude à la
coagulation par la présure (Remeuf, 1993 ; Pirisi et al., 1994). Ceci a des conséquences non négligeables sur le
produit fini. Des effets significatifs ont été mis en évidence sur les fromages
fabriqués à partir de deux laits contenant respectivement un variant faible (F)
et un variant fort (A) de la caséine as1. Les
différences concernent essentiellement le rendement et les caractéristiques
sensorielles des fromages, notamment la fermeté et le goût. En particulier, le
variant faible F a été corrélé à un développement plus marqué de la flaveur
"chèvre" (Heil et Dumont, 1993 ; Delacroix-Buchet et al., 1996). Les mécanismes
d'expression de ce caractère et l'identification biochimique des composants
responsables du goût des fromages au lait de chèvre sont actuellement à l'étude
(Lamberet et al., 1996 ; Le Quéré,
1996a et b).
Ces résultats
expérimentaux permettent de voir, dans un futur proche, la possibilité de sélectionner des chèvres dont le lait aurait des
caractéristiques adaptées au produit (ce qui permettrait une
diversification à partir de la matière première). La maîtrise du développement
de la flaveur caprine pourrait éviter le risque de banalisation des fromages au
lait de chèvre, en valorisant leur originalité. Dans ce sens, mais avec une
démarche complètement différente, Ramet et Scher (1996) ont proposé un
renforcement de la flaveur chèvre, à l’aide d’une enzyme (lipase-estérase)
ajoutée au caillé après égouttage.
Le
polymorphisme des protéines du lait de brebis a fait l’objet d’études moins
nombreuses, surtout en ce qui concerne les conséquences au niveau
technologique. L’absence de fluctuations importantes du taux de protéines
coagulables et le taux de caséine presque double par rapport à celui du lait de
chèvre, peut certainement expliquer l’intérêt moindre des technologues dans ce
domaine. En Espagne et en Italie des études ont démontré l’influence des
variants de la caséine as1 ovine sur le taux de caséines. Ceci a
un effet significatif sur l’aptitude du lait à la coagulation par la présure et
sur la fermeté du caillé (Piredda et al.,
1993 ; Lopez-Galvez et al., 1993 ;
Pirisi et al., 1995a). Toutefois, les
conséquences sur le produit fini semblent beaucoup moins importantes que dans
le cas de la transformation du lait de chèvre (Barbieri et al., 1995), compte tenu de la richesse en caséine du lait de
brebis : le rendement fromager est le
paramètre principalement influencé.
Perspectives
: poursuivre les efforts engagés pour développer les actuelles potentialités
Les fromages
au lait de brebis et de chèvre du bassin méditerranéen nécessitent d'être non
seulement conservés dans leur grande variété, mais aussi mieux valorisés au
niveau commercial. A cette fin, des recherches visant à mieux connaître ces
produits sur une base objective sont indispensables.
L'amélioration
de la qualité des fromages fermiers
doit se réaliser à travers la mise au point de solutions techniques spécifiques
pour chaque fromage et adaptées aux différentes conditions de production. Les
contraintes liées au milieu fermier doivent être également prises en compte au
niveau réglementaire (directives européennes et leurs applications dans les
pays membres).
La transformation
du lait caprin est essentiellement concentrée dans un seul pays, la France, où
existe une tradition des fromages pur chèvre qui sont appréciés par un nombre
croissant de consommateurs. Dans la transformation industrielle, si certaines
innovations technologiques, comme le report de la fabrication, ont permis
l'évolution de ce secteur, il est indispensable de poursuivre dans une
dynamique d'innovation et de diversification des produits pour faire face à une
production périodiquement excédentaire de lait de chèvre.
En revanche,
le secteur de la transformation du lait de brebis parait moins innovant.