L’élevage caprin en milieu aride : des références spécifiques pour améliorer leur contribution au développement rural.

 

L’agriculture est aujourd’hui engagée comme l’ensemble de nos sociétés dans un vaste débat sur le développement durable. Pour  les régions du sud et particulièrement les zones arides, définir les conditions d’un développement économique qui n’obère pas l’avenir des générations futures est une priorité. C’est autour de ces enjeux stratégiques, et sur les références locales à acquérir, qu’ont été organisées les journées techniques caprines CaprAA à Fuerteventura aux îles Canaries.  

 

Les Journées techniques internationales CaprAA, placées sous l’égide de l’Association caprine internationale (IGA),  se sont déroulées du 3 au 6 avril dernier à Fuerteventura (Canaries, Espagne). Organisées par l’Institut canarien de Recherches agricoles (ICIA), avec l’appui du CIRVAL, de la FAO, du CIHEAM, de la SEOC et d’autres organismes espagnols, ces rencontres, qui ont bénéficié du soutien du gouvernement insulaire (Cabildo) de Fuerteventura, se sont déroulées pendant la foire régionale agricole de l’île.

 

Outre les représentants des Canaries et de l’Espagne, les journées ont permis des échanges d’expériences nombreux entre experts de l’élevage caprin en zones arides, originaires de 11 pays avec une forte présence d’Amérique latine. La situation de l’élevage caprin dans des situations arides  très diverses a été présentée (Argentine, Bolivie, Nord-Est brésilien, Tunisie, Mexique, Uruguay).

 

Une place importante a été consacrée à des tables rondes sur l’évaluation des systèmes de production dans les zones arides, sur l’augmentation de la rentabilité de l’élevage dans les zones marginales et le rôle de la femme, sur la spécialisation de l’élevage caprin et l’organisation du développement pour les éleveurs des zones arides.  

 

Ces différentes discussions ont permis une réflexion approfondie sur les conditions de développement de l’élevage de la chèvre. La question de l’espèce caprine proprement dite, a été vite dépassée tant cet animal est emblématique des zones rurales marginales.

 

Amélioration génétique : impossibilité de développer des programmes de sélection caprins dans la plupart des régions arides en développement.

 

L’amélioration génétique de l’espèce caprine a été abordée par J. Delgado en insistant sur la nécessité de  conserver la diversité des génotypes existants et des races locales en créant des noyaux de races. Concernant les programmes d’amélioration génétique proprement dit, le rôle social de la chèvre est peu pris en compte pour mettre à disposition les financements nécessaires, dans la mesure où la répercussion de cet élevage sur les PIB nationaux est généralement faible. La plupart des projets de développement sont des projets à durée et aux montants financiers limités. Or, la mise en œuvre de programmes de sélection nécessite un certain nombre de pré -  requis :

- une logistique pour coordonner les actions entre les différents acteurs impliqués,

- une structuration des financements qui soit définie et pérenne,

-la définition préalable d’objectifs de sélection avec des modèles génétiques spécifiques aux zones concernées,

- une formation de base des agents et des éleveurs.

 

Mais ces préalables ne sont jamais satisfaits dans les régions arides marginales : pas de politique de formation technique, peu de coordination entre les opérateurs et fréquemment absence de débat au sein de sociétés civiles peu prises en compte, financements insuffisants et limités dans le temps ; identification insuffisante des animaux et absence de laboratoires d’analyses et de dispositifs de contrôles de performances. Dans ces conditions, la mise en œuvre de schémas de sélection, démarche lourde et coûteuse a, en général, un impact faible et se réalise au détriment d’autres priorités de développement (gestion de l’alimentation, conduite des troupeaux et sélection intra - troupeaux). Par ailleurs, la transposition de schémas de sélection de régions développés donne presque toujours des résultats décevants sinon contraires aux objectifs de développement.  La chèvre est un animal d’élevage à petits effectifs et de petite taille, aussi l’organisation de contrôles de performances est-elle   confrontée au coût financier des contrôles, qui en toute rationalité, ne peuvent dépasser la valeur du produit.  

Le constat est identique pour la viande et le lait et on doit constater qu’il n’existe actuellement aucune initiative sérieuse en matière de sélection sur la viande caprine à quelques rares exceptions notables (race boer, race népalaise des collines et créole de Guadeloupe) dans la mesure où la production de viande caprine est rarement le fait de  races spécialisées.

 

  Il faut privilégier les techniques d’alimentation des chèvres spécifiques aux  zones arides.

 

Pierre Morand-Fehr rappelle qu’en conditions difficiles, et particulièrement les régions intensives les méthodes d’alimentation des chèvres, mises au point pour les zones intensives sont généralement peu satisfaisantes. En effet, on peut difficilement appliquer les tables de rationnement, généralement mises au point sur ovins : si la digestibilité des fourrages de bonne qualité est très similaire pour les brebis et les chèvres, il n’en est pas de même pour les fourrages de qualité médiocre. De plus, les recherches et les références en matière d’ingestion en milieu aride sont peu nombreuses. Si les stress de chaleur peuvent réduire les niveaux d’ingestion, on sait également que la végétation des parcours contient des facteurs antinutritionnels et notamment les tanins.  On ne connaît pas de manière précise la nature de l’interaction entre l’ingestion de fourrages et de concentrés, et le niveau de consommation total de ce que mangent les chèvres est généralement mal  connu.

La méthode d’estimation lombaire et sternale de l’état corporel à divers stades physiologiques de l’animal  et selon le potentiel du troupeau permet de situer l’animal par rapport à une situation de sur - alimentation ou de sous-alimentation. Cette méthode permet par exemple de suivre de manière indirecte l’état des parcours utilisés par les animaux.

L’évolution actuelle risque de conduire à une perte des méthodes et des pratiques ancestrales de conduite du pâturage qui assuraient une certaine sécurité dans la conduite des troupeaux. Dans ces conditions, l’alimentation doit se raisonner par rapport au système et à ces interactions complexes qui requièrent une grande technicité de la part des éleveurs.

Des technologies simples et peu coûteuses existent, dès à présent, pour améliorer l’alimentation des ruminants en  zones arides. En Tunisie, la distribution au pâturage de blocs fabriqués localement avec chaux vive et cendres (qui permet de désactiver les substances phénoliques) conduit à une consommation par animal de 100 à 300 g/jour (Bensalem).

  

Une absence quasi générale de services techniques performants et permanents.

 

Les débats et les différentes études de cas soulignent tous qu’il y a une spécificité propre aux services techniques pour le secteur caprin. Leur mise en place est difficile et leur activité dépasse toujours les problèmes techniques. Dans la plupart des pays d’Amérique du sud  comme en Argentine (Silva)  ou en Bolivie (Stemmer), il n’existe pas de véritable service d’appui régional aux petits agriculteurs, les plus concernés par l’élevage caprin. Dans d’autres pays comme en Tunisie, c’est la démarche associative qui est privilégiée avec un appui des Centres de développement agricole (CDA) et de l’Office de l’élevage et des pâturages. Au Brésil, les Universités essayent d’organiser le transfert d’information mais le fossé est grand entre les préoccupations universitaires et les éleveurs. En Tunisie également,  la nouvelle politique de la recherche demande au chercheur d’intervenir directement dans la diffusion de la technologie avec une évaluation de l’impact sur le développement. Au Mexique, les éleveurs caprins spécialisés sont regroupés en Associations qui mettent en place des dispositifs d’assistance technique. Pour les petits éleveurs sans investissement, quelques actions épisodiques sans stratégie sont conduites par les services administratifs mais le contexte n’est pas favorable à l’élevage caprin. 

 

Les stratégies de développement ne sont pas actuellement définies. Elles devraient être différentes de celles des pays développés. Les services devraient être généralistes et orientés vers le développement rural. En effet, la chèvre plus que tout autre animal est emblématique d’une agriculture paysanne. De plus, l’application de modèles de pays développés ou même la transposition d’une réussite dans un pays vers une autre situation doit être envisagée avec une grande prudence. On a pu constaté les restrictions réglementaires au pâturage dans les îles Canaries pour préserver les espaces naturels fragiles. Un débat s’est engagé sur la cohérence de cette approche vis-à-vis des exigences de développement durable. Des approches participatives, ou qui associent dans une même réflexion éleveurs, techniciens, chercheurs et décideurs sont recommandées.

 

D’un point de vue économique, l’élevage caprin toujours pas perçue comme porteur de valeur. Les investissements sont donc faibles avec des moyens limités affectés au développement. Les moyens affectés à la recherche caprine sont également très limités, mal coordonnés et les actions menées sont donc souvent  le fait d’ONG dont les crédits relèvent de la coopération en matière sociale pour le développement rural.   

 

 

L’élevage caprin dans la région de Mendoza en Argentine (d’après J. Silva).

 

La région de Mendoza est une région aride (170 mm de pluviométrie par an) située au pieds des Andes. Bien que n’intervenant que faiblement dans l’économie agricole de la Province, la production caprine est une alternative socio- économique intéressante. L’élevage des chèvres créoles est associé à d’autres activités. Les chèvres utilisent en particulier les pâturages d’altitude.  La fabrication fromagère est familiale et plutôt le fait des femmes. Les fromages, de 300 g environ, sont vendus (4 USD par kg) localement à une assez importante clientèle touristique.

La province de Mendoza est particulière. L’importante implication des chercheurs dans le développement et un suivi ponctuel technico-économique sont réalisés.

 

 

 

 

 

 

 

Bolivie : un million de chèvres pour un élevage surtout pastoral (d’après A. Stemmer).

 

Les systèmes de production caprins en Bolivie sont  presque exclusivement pastoraux, dépendant des précipitations irrégulières et pratiquement sans culture fourragère. Les exploitations,  conduites par les femmes,  sont très petites (1 à 2 ha). Les chèvres qui servent à la fertilisation des champs, sont à 95% de sang créole. L’introduction de génotypes extérieurs est fortement déconseillée,  compte tenu de ces conditions de production,  mais la sélection de la chèvre créole serait nécessaire. Malheureusement, l’arrêt total des services de développement rend pratiquement impossible la mise en place de tels dispositifs malgré quelques projets de coopération non gouvernementaux à durée limitée dans le temps.  

 

 

 

Des conclusions et des recommandations qui appellent à une mobilisation pour l’élevage caprin dans les zones arides.

 

Les conclusions générales de ces journées ont donné lieu à un large consensus de la part des participants.

Le séminaire a confirmé que la chèvre avait un rôle social et environnemental qui dépassait largement son poids économique. La chèvre est donc bien l’animal emblématique du développement rural dans les zones arides comme dans beaucoup d’autres régions en développement.

 

La recherche sur l’élevage caprin en zones arides est non seulement très faible en termes de moyens mais aussi inorganisée.  Des données fiables doivent être disponibles et un des enjeux importants est de trouver  un équilibre entre la végétation et l’animal. Or aujourd’hui plus que jamais, la seule recherche active est la recherche sur les systèmes intensifs. Elle reste le modèle de référence. On a vu très nettement le danger d’une extrapolation des méthodes de sélection génétique des pays développés  aux zones arides, tant en termes d’objectifs que d’équilibre entre coûts et bénéfices.

 

Il faut réellement insister sur le besoin de promouvoir l’élevage caprin par une politique réellement volontariste pour permettre aux éleveurs d’avoir les crédits et la capacité d’investissement nécessaire.

 

Le renforcement des réseaux scientifiques et professionnels, qui disposent aujourd’hui de peu de moyens d’échanges, est  nécessaire. La région canarienne et l’île de Fuerteventura sensibilisées à la fois sur l’aridité et l’élevage caprin pourraient devenir un lieu permanent d’échanges et de rencontres à cet égard.

 

 

JPD