Prospective et Recherche  -  Séminaire FAO/CIHEAM d'Alghero

 

 

Comment anticiper l'évolution des systèmes extensifs  de production ovine et caprine autour de la Méditerranée dans les années futures ?

 

Cette question, générale, constituait le "fil rouge" du séminaire organisé par l'IZCS et le CIRVAL, en Sardaigne, en avril 2002, à Alghero dans le cadre du réseau de recherches coopératives FAO/CIHEAM sur les ovins et les caprins.

Il s'agit bien d'envisager différentes pistes pour construire cette évolution en intégrant à la fois les nouvelles connaissances apportées par la Recherche sur ces systèmes, les réponses techniques à mettre en œuvre pour accompagner les changements souhaités, les attentes sociales vis à vis de cette activité et les contraintes économiques.

La nécessité de disposer de méthodologies pertinentes d'évaluation du changement a conduit à débuter le séminaire par un balayage sur les outils méthodologiques actuels pour contribuer à un meilleur diagnostic et à de meilleures interventions sur les systèmes permettant ainsi d'appréhender le futur. La deuxième session consacrée à l'environnement a apporté un certain nombre de références sur l'utilisation de l'espace et la valorisation des espaces naturels. Le débat sur la valorisation spécifique des produits issus des systèmes extensifs a été ouvert par l'exposé d'un certain nombre d'initiatives pour valoriser les viandes et les produits laitiers ovins et caprins. La  session consacrée à l'influence des évolutions de la société sur les systèmes de production a d'abord donné lieu à la description de plusieurs situations régionales en identifiant les contraintes auxquelles elles sont confrontées (en Albanie, Algérie, Maroc, Portugal, France, Italie). Malgré leur nombre et leur diversité, ces communications ont mis clairement en évidence que les logiques locales d'action sont en permanence confrontées aux exigences réglementaires et aux logiques des politiques publiques de soutien. La capacité des zootechniciens à apporter des propositions techniques compatibles avec ces logiques paraît, à cet égard, une des clés de l'évolution future des systèmes extensifs.    

 

Un renouveau dans les méthodes de diagnostic et d'évaluation du changement dans les systèmes extensifs

 

Les méthodes et les études pour évaluer le changement en fonction des questions posées sont aujourd'hui très diversifiées et font maintenant souvent appel à des technologies sophistiquées. 

 L'Observatoire des systèmes de production ovine et caprine, mis en place par le réseau FAO-CIHEAM, est d'abord présenté. Ce dispositif collectif mobilise et développe plusieurs méthodologies. G-Cl. Toussaint a coordonné la réalisation d' un recueil d'indicateurs technico-économiques. Ce recueil  permet de comparer des données d'une région à l'autre et de mettre en perspective des références très hétérogènes que ce soit au niveau des systèmes d'élevage que des systèmes fourragers. La base de données de l'Observatoire permet de réaliser des diagnostics sur la situation des systèmes de production et des filières. L'analyse des évolutions passées nécessite des enquêtes sur les résultats d'élevage couplés avec des expertises de techniciens et des données régionales. La méthode proposée par J. Castel et J. Capote est actuellement testée en Andalousie et sera étendue à  d'autres régions d'Espagne. Une grille de lecture comparée sur le fonctionnement des dispositifs d'appui technique, avec des entretiens dirigés, permet de préciser le rôle des organisations d'appui à l'élevage dans 8 régions méditerranéennes (Ch. Couzy). C'est enfin l'articulation permanente entre ces activités et la recherche de lisibilité dans la diffusion des résultats qui constituent l'apport méthodologique et la réalité spécifique d'un  tel Observatoire.

 

D'autres initiatives et méthodes ont été présentées : l'utilisation de la modélisation algébrique systémique permet d'analyser des systèmes complexes aux variables multiples en Egypte afin d'envisager les voies d'amélioration du revenu des éleveurs sur les terres de mise en valeur (Ali Ahmed) .

L'utilisation des Systèmes d' Information Géographique (GIS), couplés ou non avec des méthodes participatives[1] ou des outils d'aide à la décision[2], se développe dans de nombreuses régions. L'utilisation des typologies d'élevage, l'analyse des pratiques d'élevage, l'utilisation des données technico-économiques sont autant de méthodes mobilisées pour évaluer des situations ou décrire des changements au sein du système d'élevage en prenant en compte le système famille - exploitation au sein du système technico-économique régional. Annick Gibon souligne que la structuration des niveaux où se situe le balayage n'est peut être pas toujours clairement identifiée.

Très souvent, le zootechnicien qui s'interroge sur des évolutions est amené à se prononcer sur la relation entre l'élevage et les ressources disponibles. Le choix de l'outil va dépendre de l'objectif du travail réalisé : pour qui est-il réalisé ? Dans quel but ? Avec des méthodes de plus en plus sophistiquées, la complexité des projets et des protocoles risque bien souvent de ne pas résister à l'épreuve des faits. Compte tenu du rôle de plus en plus important des subventions dans l'organisation des systèmes de production extensifs, les méthodes pour mesurer l'impact de ces subventions sont essentielles dans la mesure où elles renvoient à la rémunération des nouvelles fonctions de l'Agriculture (Jean-Pierre Boutonnet). Par exemple, les travaux de Marc Benoit montrent, dans une étude conduite en France en fermes expérimentales et en élevages, que les systèmes extensifs, tout en étant moins productifs, peuvent être plus résistants aux aléas climatiques ou économiques grâce à des charges plus basses. La généralisation de références locales appliquée à d'autres situations apparaît beaucoup plus difficile que dans les systèmes intensifs, dans la mesure où les systèmes intensifs sont très liés aux dynamiques et à l'histoire locale.

La définition du système extensif reste ambiguë car il s'agit d'une notion comparative (un système est souvent extensif par rapport à un autre et non dans l'absolu). Dans le cas de ce séminaire, les systèmes extensifs sont souvent assimilés aux systèmes pastoraux et plusieurs communications se réfèrent plutôt à des logiques d'intensification.

 

La discussion de la session méthodologique confirme bien que les systèmes extensifs dans leur complexité requièrent une grande technicité pour leur maîtrise. Reprenant, une formule de Claude Béranger (la maîtrise des systèmes extensifs c' est "d'abord  de la matière grise"), Y. Landau relève et explique un paradoxe. Bien que plus résistants aux aléas, dès que des difficultés apparaissent, ce sont souvent les élevages extensifs pas toujours prêts à les affronter qui, plus fragiles, disparaissent souvent les premiers, situation confirmée par les évolutions statistiques.    

 

La place des systèmes de production ovine et caprine dans la préservation de l'environnement, des paysages et la valorisation des territoires. 

 

Les communications présentées dans cette session se répartissent dans deux grandes thématiques : l'évaluation des ressources fourragères sur parcours d'une part et la complémentarité entre différents systèmes de production au sein d'un même territoire d'autre part. L'impact des systèmes de production sur la biodiversité des parcours naturels n'a pas donné lieu à des communications particulières au cours du séminaire, ce que certains ont regretté, le sujet étant seulement évoqué.

Des essais sur la  qualité de la ration au pâturage de brebis et de chèvres à différentes périodes, dans les parcs naturels du Pays basque, permettent d'acquérir des références utiles à la conduite des troupeaux (Mandaluniz N. et L. Oregui, Marijuan et al.). Les Systèmes d'Information Géographique (G.I.S.) sont utilisés par B. Ronchi, U. Bernabucci et al. pour déterminer les périodes critiques dans la gestion du pâturage (près de Viterbe en Italie). L'impact du pâturage traditionnel des chèvres dans les zones de montagne, sur le couvert végétal des zones forestières est étudié en Andalousie (Rebollo et al.) afin d'envisager la place de l'élevage au sein des espaces protégés méditerranéens. La mesure de la hauteur de la prairie ou l'analyse du lit de semence est utilisée pour évaluer la productivité des surfaces herbagères dans les Apennins et la proportion de légumineuses fourragères dans les prairies sardes.

Dans les pays méditerranéens, il a de plus en plus substitution des élevages traditionnels par l'installation de "nouveaux ruraux". Ces changements modifient profondément les systèmes d'élevage et leur impact sur la végétation (autour d'aspects zootechniques et nutritionnels à l'amélioration des races ovines et caprines et de leurs besoins alimentaires). Les enquêtes conduites dans le Lubéron autour des mesures agri-environnementales  (Lécrivain et al. ) montrent que le maintien de systèmes "pastoraux" est indispensable à la reconquête de milieux embroussaillés et doit être complémentaire (complémentarité de la production d'agneaux avec la production fromagère, par exemple) avec des systèmes d'élevage  qui n'attachent qu'un intérêt marginal aux ressources fourragères spontanées "grossières". La présence simultanée de la chèvre et de la brebis dans la montagne portugaise permet également plusieurs stratégies d'utilisation du territoire liées respectivement aux activités agricoles et forestières (Fereira de Castro et al.). En Norvège, ce sont les changements climatiques et la réduction des surfaces en pâturage qui diminuent les ressources alimentaires du pâturage pour les petits ruminants (Asheim et al.).

Le rôle de l'élevage au sein d'un territoire est vu soit du point de vue du zootechnicien et de l'animal en privilégiant l'animal, soit de celui de l'agronome qui va s'intéresser à la production pastorale. Il prend souvent peu en compte la vision globale de l'éleveur qui doit intégrer tous ces aspects ainsi que les contraintes économiques ou réglementaires (P. P. Roggerro). Et à ce propos plusieurs intervenants déplorent que les acteurs eux-mêmes participent trop peu aux choix  effectués pour mettre en œuvre des actions locales.   

figure n°1 d'après Roggero

         Le systèmes réel

Le point de vue de l'animal

Le point de vue de l'agronome

 

 

 


Quelle valorisation spécifique des produits des systèmes extensifs ?

 

Parler de valorisation des produits de l'élevage extensif ramène une fois de plus à la définition du mot extensif. Pour Jean-Pierre Boutonnet qui parle de la valorisation des viandes, les systèmes extensifs désignent les activités d'élevage dans les zones difficiles et il montre que le marché  serait capable de distinguer des produits de qualité spécifique pour des terroirs des zones difficiles avec mise en place de signes de qualité (AOP, IGP, marques, etc…), seul moyen selon lui, de rémunérer les coûts supplémentaires des systèmes en zones difficiles par ailleurs utiles à la préservation de l'environnement. Jean-Claude Le Jaouen ajoute comme critère la taille des unités d'élevage opposant les petites unités fromagères fermières de nombreuses régions à l'organisation mise en place en Sardaigne ou à Roquefort où l'agro-industrie a pu se développer. La communication de Kostas Tsiboukas et François Vallerand  en Grèce montre ainsi qu'en l'absence de structuration des élevages, souvent peu productifs, le déséquilibre entre l'offre et la demande conduit à des prix du lait trop élevés pour les industriels au regard de la valorisation du fromage produit sans pour autant contribuer à un revenu élevé pour les éleveurs.

 

La segmentation des marchés peut donc être une solution pour valoriser les produits des systèmes extensifs. Il faut pour cela rappelle Brigitte Dubeuf définir ces produits mais aussi définir la manière première, expliciter clairement les savoirs locaux et aussi préciser la place des ressources fourragères locales dans les fondements des logiques de production. Les exemples présentés sur la valorisation de la Ricotta en Basilicate (S. Claps et al.) et en Sardaigne (G. Piredda), sur les stratégies d'amélioration génétique caprine en Sardaigne par rapport à la valorisation des produits et surtout sur le développement du fromage "Darfiyeh" dans le nord du Liban (Ch. Hosri) illustrent par leurs limites mêmes cette nécessité.

Dans tous ces exemples, la place des acteurs locaux et leur participation dans les démarches présentées sont souvent peu importantes. Il paraît probable qu'une construction qui associe les différents acteurs locaux dans un espace de dialogue sera moins fragile et permettra une valorisation plus pérenne. Cette participation des acteurs locaux doit aussi inclure les consommateurs ou prescripteurs (restaurateurs, détaillants) comme l'expose Jean-Michel Sorba à propos d'une démarche de qualification des productions traditionnelles au sein d'une foire régionale en Corse.

    

La résolution des problèmes techniques des systèmes extensifs passe par un repositionnement des aides financières en associant les acteurs locaux aux objectifs des projets. L'existence d'un clivage nord-sud demeure.

 

Dans les 3 premières sections a priori plus techniques, le débat  s'est surtout focalisé sur les conditions de la participation des acteurs aux actions locales, à la place des éleveurs dans les dispositifs et dans le développement, à la composition des équipes d'intervention.

Le titre de la communication de R. Bouche pose de manière provocante, la question de la survie même des systèmes extensifs caprins ce que F. Pacheco illustre par la description d'un projet dans le nord du Portugal. La création de réseaux de dialogues formels ou informels pour des projets d'action contribue à donner un sens aux activités des éleveurs et de recréer des perspectives collectives (Cl. Ruault ; M. Napoleone …). En Europe, ce repositionnement des activités peut se construire à travers des mesures pour rémunérer des fonctions de valorisation sylvopastorales dont les références sont décrites par G. Guérin, à partir de la valorisation des produits de l'Agriculture biologique (L. Morbidini), de la réhabilitation sociale (G. Pisoni). La place des aides à l'élevage dans l'évolution des revenus est évoquée par Marc Benoit,  ou Sandor Kankovics.

Dans un séminaire qui réunit plutôt des spécialistes de sciences bio-techniques,  la prise de conscience de la place d'autres disciplines est à la fois assez nouvelle et essentielle. Elle n'est pas pour autant une manière de se décharger des responsabilités du développement sur d'autres disciplines.  

En effet, il est certain que la maîtrise de l'alimentation, la conduite des troupeaux sont des points critiques pour l'avenir des systèmes extensifs. Pourtant, on doit encore faire admettre que les problèmes institutionnels  interfèrent lourdement sur la résolution des problèmes techniques. Jeanne Chiche est particulièrement virulente sur ce sujet à propos des situations de la rive sud de la Méditerranée : les interférences politiques dans les projets sont nombreuses, il y a comme dans les zones nord, un tarissement des subventions, une difficulté à favoriser le développement de l'élevage dans des situations humaines et sociales quelquefois dramatiques. Les travaux scientifiques permettent souvent de réaliser des enquêtes et des diagnostics pertinents mais généralement pas de mettre en œuvre les actions préconisées. En témoignent les communications de M. Chentouf au Maroc, de T. Madani ou Y. Medouni en Algérie, Sh. Marku ou K. Kume en Albanie.

Les projets de développement au nord comme au sud créent une effervescence avec des enjeux financiers et de pouvoir autour de l'utilisation de moyens très souvent préfléchés. Jeanne Chiche insiste sur la distorsion fréquente entre les objectifs des programmes limités dans le temps et les moyens mis à disposition. Elle rappelle par exemple, que très souvent par le passé, les projets dans le Maghreb ont favorisé l'achat d'un matériel génétique de qualité coûteux pour le bénéfice principal des vendeurs en Europe, sans que les conditions soient réunies pour sa valorisation.

Par ailleurs, le séminaire a souligné que l'avenir des systèmes de production extensifs passait par la valorisation des produits de ces élevages. Jeanne Chiche situe encore cette proposition par rapport à la situation des pays du sud. La consommation de viande et de lait est faible, souvent limitée aux bas morceaux. Ces produits sont peu appréciés hors des zones de production. L'Europe est-elle prête à accepter les produits du reste de la Méditerranée ? Des produits de niche certifiés pourront-ils avoir une clientèle qui accepterait les coûts de production supplémentaire que ces démarches généreraient?

 

JPD


 

    

Bilan du séminaire et évaluation des orientations du réseau "système de production ovine et caprine"

 

La discussion qui a conclu le séminaire a permis de définir les orientations souhaitables et les limites de l'activité du réseau en recherchant des modes de fonctionnement plus efficaces.

 

Un des objectifs d'un tel réseau est de participer à la définition des orientations de la recherche sur les systèmes ovins caprins (et ici sur les systèmes extensifs), d'en définir les limites pour des zootechniciens des systèmes, d'en préciser l'impact et de confronter les connaissances acquises avec les autres disciplines. Il faut donc incorporer les  problématiques de développement local sans se substituer aux compétences d'autres disciplines ( sociologie, anthropologie, etc…).

Le fonctionnement en réseau doit permettre d'amplifier, par une meilleure lisibilité des travaux produits par chacun des participants, l'impact des connaissances. La diversité et la qualité des participants d'un tel réseau en font potentiellement un collectif d'expertise de qualité. Les résultats de ces travaux doivent être mieux connus des décideurs nationaux ou internationaux. La situation est globalement plus favorable pour l'élevage extensif  mais l'objectif à atteindre est bien le maintien de l'élevage en Méditerranée comme le rappelle S.Casu. Il y a pratiquement là une exigence citoyenne et civique.

Les prochains séminaires doivent pour ceci donner lieu à une préparation préalable plus structurée, avec commande et écriture préalable de synthèses collectives moins nombreuses.

Si la participation des organismes de développement et professionnels n'est pas remise en cause, il faut peut-être imaginer plusieurs types d'événements avec des groupes de travail au nombre de participants limités et des rencontres élargies pour d'une part rendre compte de ces travaux et d'autre part instaurer un lieu d'échanges et de dialogue.    

 

 

 



[1] Comme le propose Alex Kousouris en Grèce

[2] Analyse intégrée des systèmes d'élevage ovin au Pays basque (R. Ruiz et al.).