Action de Recherche-Développement
sur
Cynara
Cardunculus en transformation fermière
L’utilisation
de la présure végétale en transformation fromagère
Principes, Intérêts et limites
Recherches et Perspectives de Développement
Jean-Paul DUBEUF – juin 1999
Document de travail
I.
Quelques rappels de base sur la fabrication du fromage et le
principe du caillage.
Dans cette partie, à destination
de lecteurs non familiers des technologies fromagères, quelques
principes de base de la coagulation du fromage sont rappelés
¨
Le caillage est l'opération traditionnelle
aboutissant à la séparation
en 2 parties des constituants du lait.
Þ
La coagulation au cours
de laquelle la caséine est insolubilisée.
Þ
L'égouttage au cours
du quel le lactosérum se sépare du caillé.
¨
Le caillé correspond à l'état insolubilisé
de la caséine résultant de la coagulation
Þ
Le caillé lactique
résulte d'une acidification lactique et se caractérise par
une déminéralisation plus ou moins complète aboutissant à
des pâtes plus ou moins friables caractéristiques de fromages
de petits formats. En conséquence, les caillés lactiques présentent
une teneur en calcium faible.
Þ
Le caillé présure résulte de l'action exclusive
de la présure et se caractérise par une forte minéralisation
en calcium donnant des pâtes cohérentes et fermes caractéristiques
des fromages de grand format. Il existe des caillés mixtes
présentant des stades intermédiaires.
¨
La coagulation est
le processus physicochimique conduisant à la dénaturation
des substances colloïdales, protéiques en
particulier sous l'action d'agents physiques, chimiques
ou biochimiques : température, acide, enzyme (présure)
3
types de coagulation sont utilisés en fromagerie :
la
coagulation acide (lactique essentiellement)
avec floculation des micelles de caséine sous l'action des
acides et à caractère réversible. Elle est assez lente et
peut être accélérée par une température de 25 et 30°C.
La
coagulation présure avec déstabilisation
enzymatique sous l'action de la présure et des ions calcium
; elle présente un caractère irréversible. La prochymosine
sécrétée dans la caillette est sous forme inactive. Elle est
activée par l'action d'ions H+ d'où la nécessité d'une acidification
initiale. Les pâtes pressées sont généralement issues d'un
caillé présure obtenu après chauffage à environ 40°C, pour
les pâtes molles, le
lait n'est pas toujours chauffé (caillage plus lent).
Les coagulations
mixtes combinent l'action de la présure et de l'acidification
(pâtes persillées).
¨
La présure est une
substance organique extraite de la caillette des jeunes ruminants
non sevrés contenant une enzyme, la chymosine.
La chymosine agit comme une endopeptidase capable de couper
la liaison phénylalanine-méthionine. Elle permet ainsi de
séparer le glycopeptide de la caséine K qui assure la stabilité
du lait.
Pour des raisons de coût et d'approvisionnement on fait appel
aujourd'hui à des mélanges de présures d'autres animaux. Mais
de nombreuses autres substances sont utilisées pour coaguler
le lait : des champignons qui sécrètent des enzymes coagulant
le lait, des bactéries
comme "Bacillus
subtilis ou Bacilus cereus", et des végétaux qui
nous intéressent ici.
Ces
substances sont quelquefois qualifiées de succédanées de présure
ou s'il s'agit d'extraits végétaux, de présures végétales.
En fromagerie (lait de vache seulement), on utilise couramment
des enzymes d'origine fongique (Endothia parasitica, Mucor pusillus, mucor
Miehei), protéases acides coagulantes et thermolabiles.
Les chymosines obtenues par fermentation sont autorisées depuis
une date récente (1998).
Les
fromages de chèvre en France sont, en général, à dominante
lactique. Les fromages au lait de brebis, qu’il s’agisse de
pâtes molles ou de pâtes pressées, sont réalisés par coagulation
présure, lactique ou mixte. Les fromages lactiques sont à
caillage lent mais on tend de plus en plus à leur substituer
une coagulation plus rapide où la présure prend plus d'importance
pour s'adapter à l'industrialisation et à la mécanisation.
II.
L' utilisation de présure
végétale, une pratique répandue autour du bassin méditerranéen.
L'utilisation de la présure végétale a été répandue tout autour
du bassin Méditerranéen. Elle a permis de suppléer aux difficultés
d'approvisionnement en caillettes animales. Il s'agissait
aussi d'utiliser les ressources naturelles locales dans ces
régions : le chardon, l'artichaut et le gaillet étaient abondants.
En France, la chardonette était utilisée dans le Poitou pour
quelques fabrications locales, le gaillet blanc ou caille-lait
était fréquemment employé dans plusieurs régions dont le Dauphiné,
la Provence ou le Languedoc.
En Catalogne, on utilise encore l'herba-col pour la fabrication
de fromages traditionnels au lait de brebis et de chèvre (formatge Serrat, formatge Tupi,
formatge tendre, de Tronxon, Mato - avec vinaigre et jus de
citron, autres coagulants- Recuit…).
En Italie, dans la région des Abruzzes, un fromage est fabriqué
à petite échelle sous le nom de Caciofiore (ou Caciotta-fiore).
La présure de Cynara est utilisée et on rajoute également
du Safran à concurrence de 15 à 20 g/100 kg. (Delforno, 1989).
L’utilisation de présure végétale était fréquente dans d’autres
régions comme la Molise.
Les bergers des djebels marocains ont l’habitude de verser
quelques gouttes de sève de feuille de figuier dans du lait
de chèvre fraichement trait, provoquant ainsi une coagulation
rapide mais il s’agit plus ici d’un caillage acide.
Aujourd'hui cette technique n'est plus généralisée que dans
le sud ouest de la péninsule ibérique (Espagne et Portugal).
Le recours à la présure végétale est d'ailleurs un des éléments
principaux de définition et de différentiation de nombreux
fromages d'Appellation DOP de ces régions : Azeitão, Nisa,
Serpa, Evora, Beira Baixa, Serra da Estrela au Portugal et
Queso de la Serena en Espagne.
III.
Les recherches sur la présure végétales –synthèse bibliographique.
L’interrogation des
banques de données Medline et Current contents donne les résultats
suivants.
| Nombre de références |
Banque
de données |
|
9 |
Medline 91/95
|
|
12 |
Current Contents 1969-1989
|
|
19 |
Current Contents 1990-1998
|
Ø
Le nombre important de publications depuis 1990 indique un
regain d’intérêt pour les présures végétales. Des recherches
plus nombreuses ont été conduites
principalement pour caractériser leur activité biochimique.
|
Pays |
Medline
91/95 |
CC
1969-1989
|
CC
1990-1998 |
Esp./Port. |
7 |
5
|
16 |
|
Italie |
|
3
|
|
|
Autres origines |
2 |
4 |
3 |
Ø
La localisation géographique des recherches : un Centre
d’intérêt essentiellement ibérique.
Les
travaux significatifs les plus anciens fréquemment cités,
sont ceux de Manuela Barbosa (INETI Lisbonne), puis plus
récemment ceux de X. Malcatà et M.J Souza
(Porto), I. Roa et J. Gonzalez Crespo (Badajoz), P.
Verissimo (Coimbra) et M. Nunez (Madrid).
IV.
Récapitulatif sur les caractéristiques de l’action des présures
végétales.
Les fleurs de Cynara Cardunculus sont les plus fréquemment
citées comme source de présure végétale. Cynara Humilis est
également utilisé pour la fabrication de fromages fermiers
Serra, Serpa, Serena, Torta del Casar et Flor de guia.
Les protéases extraites de
cynara sont des protéases aspartiques, les cynarases, appelées
également cardosines
(ou cyprosine). Deux formes différenciées sur la plan
génétique co-existent dans la plante, la cardosine A et la
cardosine B aux propriétés structurelles et cinétiques différentes
ont pu purifier 3 formes de cynarases distinctes.
Les cardosines ont une action plus large et moins spécifique que la chymosine au
détriment du rendement (solubilisation de la caséine) et de
problèmes d'amertume. Le caillage est plus long qu'en présure
animale. Les caillés sont moins fermes, plus acides qu'avec
de la chymosine. La protéolyse est plus forte pour la caséine
a S1 de vache et a S de Chèvre qu'en brebis. Carrera et al. estiment toutefois que les différences
de comportement suivant l’origine des laits est faible. Ce
sont les résidus de l'activité pepsine de protéolyse qui favorisent
le goût amer fréquemment observé avec une présure végétale.. Esteves et al. suggèrent que l’utilisation de Cynara Humilis
pourrait remédier partiellement à la baisse de rendement et
au goût amer observé.
L’adjonction de Chlorure de Calcium abaisserait le temps de
coagulation alors que l’augmentation du pH et de la teneur
en sel aurait l’effet inverse.
Cardosine A agit comme la Chymosine alors que la Cardosine
B agit comme une pepsine à l’action protéolytique marquée. On a quelques éléments qui permettent
d'affirmer que la congélation ne diminuerait pas le pouvoir
coagulant des extraits de chardon.
Quelques travaux complémentaires montrent qu'il est possible
d'avoir d'autres utilisations fromagères pour les principes
actifs du chardon. Ainsi, un essai de microencapsulation de
cyprosine pour l’affinage du manchego permettrait de développer
l’intensité du goût typique de ce fromage.
Synthèse
: L'utilisation de présure végétale
entraîne donc une différence de goût et de consistance du
caillé particulièrement en vache et en chèvre. Le rendement
fromager serait plus faible, les temps de prise, de durcissement
et donc de coagulation plus long principalement avec le lait
de vache ou de chèvre qu'avec une présure animale. De plus,
des saveurs plus acides et amères sont observées.
Mais il serait possible de limiter l’effet négatif
de cette utilisation pour développer des propriétés spécifiques
positives : goût particulier, souplesse de la pâte.
De
manière pratique, il faut surveiller l'acidification qui doit être comprise entre des valeurs très précises
pour permettre la coagulation tout en ayant le meilleur équilibre
entre protéolyse et coagulation et l'activité de cette présure
est d'avantage dépendante du
pH lait, de la température et de la concentration
en sel.
Dans
le cas d'utilisation de présures végétales pour des caillés
lactiques, il faudra particulièrement surveiller la fermeté
du caillé et les différences d'appréciation sensorielle. (grille
d'évaluation)
Préparation - Garantie hygiénique et sanitaire : standardisation
et analyse microbiologique.
Nous n’avons trouvé que peu de données bibliographiques sur
la préparation de la présure végétale. Des analyses sur la
plante montreraient, par exemple, que la teneur en cynaropicrine
responsable de l’amertume serait plus faible en fin de printemps
et début d’été.
Des extraits végétaux normalisés de Cynara cardunculus ssp
flavescens (sauvage) et Cynara cardunculus ssp cardunculus
(variété cultivée ETSIA) sont utilisés avec des titres 1:8800
et 1:9900 (US). Des garanties sanitaires doivent être
prévues au niveau de la solution utilisée.
Traditionnellement, vers juin juillet, les fleurs de chardon
sont mises à macérer dans l'eau pendant une nuit puis l'extraction
est réalisée par broyage dans un mortier. Le liquide extrait
sert de présure.
V.
Le fromage de la Serena.
Quelques informations sont apportées
sur le fromage de la Serena, originaire de la région d'Extrémadura
avec laquelle une collaboration s'est établie pour tester
la présure végétale.
Le lait destiné à l'élaboration du fromage de la Serena, provient
exclusivement de lait entier
(et cru ou entier avec ferments autochtones) de brebis Merinos. (art. 5 du règlement de la DOP, orden du 12 avril
1992).
Le lait produit est en moyenne de 350 cc/brebis et par jour
(soit 52l/ lactation en moyenne). Sa composition est de 5
% en protéine et 7 % en Matière grasse pour 18 % d'extrait
sec.
Le "queso
de la Serena":
La coagulation est exclusivement réalisée grâce aux pistils
de Cardunculus (appelé
yerbacuajo). L'absence de standardisation due la présure végétale constitue une
cause de variabilité du fromage. Une fois le caillé réalisé,
mou mais compact, celui-ci est versé dans des moules ou des
tresses de Sparte sur des tables inclinées appelées "esprimijo".
Cette action est réalisée par un travail patient de manipulation,
moulage, salage, qui détermine l'aspect et la consistance
du fromage final.
La maturation est réalisée sur une étagère de bois dans une
cave appelée "Bodega".
Le fromage a une forme discoïde, d'aspect fin de 4 à 8 cm de
hauteur, de 18 à 24 cm de diamètre et un poids qui varie entre
750 et 2 kg. La croûte
est semi-dure, la pâte est molle à semi-dure, de couleur blanc
ivoire à jaune cireux. Les autres caractéristiques physico-chimiques
techniques, 50 % minimum de MG, Ph minimum de 5.2 à
5.9, extrait sec minimum 50 % et protéine totale mimimum de
35 %.
211
entreprises (Une fromagerie industrielle et 21 artisanales)
fabriquent 215000 pièces (230 tonnes) dont 89 000 seulement
sont cerifiées par la DOP. Le poids moyen et de 1,1 kg pour
un prix moyen de 1400 pesetas (8,41 EUROS, 55 FF), parmi les
plus élevés des fromages d'appellation espagnols (traduction libre d'un article de J. Gonzales Crespo paru dans la revista
Espanola de lecheria, septembre 1997, n°88).
Eléments technologiques fournis par J. Gonzales Crespo.
Caillage à 30°C en été - 32 °C en hiver
Dosage de présure : 30 à 35 ml /100l (1: 10000)
Ph 6,6, 6,7 à surveiller- un pH plus bas provoque une protéolyse
néfaste. La limite de l'activité pepsine se situe à pH 6,6
Temps de coagulation 1 h-1h 15
Décaillage 5mn (grain-riz)
Brassage 15 mn
Moulage après égouttage ph 6,60
Pressage 3 h ; 1-2,5 kg
Démoulage : pH 6,40
Salage à sec, en surface, à la main
Ressuyage : 2h à température ambiante pH 6,4
Affinage : mise en chambre froide (4-6°C, 80%h.r./) pendant
15 jours. Le reste de l'affinage s'effectue en cave à 8-10°C.
Pour la fabrication du fromage de la Serena, on recherche une
certaine protéolyse et un crémage poussé au cours de l'affinage afin d'obtenir une pâte coulante et crémeuse
caractéristique. Le froid permet de contrôler cette protéolyse
par le contrôle du pH au cours de l'affinage
La descente du pH est limitée par un court pressage et une
basse température en chambre froide pour favoriser la protéolyse
et le crémage du produit. Les problèmes d'acidification trop
lente sont évités par une bonne qualité microbiologique.
VI.
Intérêt de réaliser un protocole de coopération et de Recherche
Développement autour de Cynara
¨
Fédérer localement
des éleveurs autour d'un projet d'innovations-produits spécifiques
au producteurs fermiers.
¨
Proposer des
produits nouveaux aux consommateurs associant l'image de produits
naturels et une réelle différentiation sensorielle.
¨
D'un point de
vue opérationnel, la réalisation d'une mission préalable limite
les risques.
¨
Structurer des
échanges internationaux pour des filières "isolées"
: les professionnels, en particulier français, ont conscience
de la nécessité d'organiser des échanges pour renforcer le
poids collectif du secteur fromager "traditionnel"
artisanal et fermier. Un tel projet s'appuie sur une opération
concrète et originale d'échange de savoir - faire "SudèSud".
La
diffusion de l'innovation qui pourrait résulter d'une telle
démarche doit donner lieu à une validation incontestable et
préalable. La réussite de l'opération d' ingénierie ainsi
conduite par le SIME / LRE dépendra de son appropriation par
les producteurs, entreprises privées.
VII.
Sélection bibliographique.
§
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