Quels
sont les fondements de la qualité des produits
typiques
méditerranéens d'origine animale?
(Synthèse des
débats et communications au cours
du Symposium
EAAP -CIHEAM- FAO de BADAJOZ)
Pour valoriser les produits typiques méditerranéens d’origine animale,
les producteurs sont amenés à définir et à identifier les caractéristiques sur
lesquelles est basée la qualité, à
mettre en oeuvre les conditions nécessaires à leur position sur les marchés
agro-alimentaires pour les années futures.
Au cours du symposium qui s'est déroulé à Badajoz (Espagne) du 30
septembre au 2 octobre 1996, les différentes interventions se sont articulées
essentiellement autour de cette préoccupation. Les fromages de brebis et de
chèvre étaient évidemment très concernés par ces débats
La diversité des modes de
vie autour de la Méditerranée à l’origine des produits typiques :
-Des produits enracinés dans des cultures et des
territoires
Les produits méditerranéens
d’origine animale (fromages, charcuteries, viandes, miels, etc...) sont pour la
plupart liés à une culture, aux caractéristiques de leur lieu de production
d'origine. Les modes de vie, les climats, les sols, l'organisation de la
société propre à la zone
méditerranéenne ont induit des systèmes de production spécifiques; ceux ci ont
contribué à créer des produits originaux. Comme le remarque Pierre Morand -
Fehr en introduction du séminaire, en Méditerranée les fromages sont à caillage
rapide et aux formes lourdes et on consomme des viandes issues de carcasses
légères; c’est le système agro-pastoral et la transhumance qui expliquent ces
caractéristiques. Ce lien au mode de vie se retrouve au niveau de la
conservation des fromages grecs en fûts dans la saumure, témoignage de la
fréquence des transports maritimes entre les îles de la mer Egée. De manière
générale les conditions de vie ont permis l'acquisition de savoir faire locaux
qui se sont enrichis en se transformant et en innovant en permanence.
-La diversité, un atout majeur des produits
méditerranéens.
Le corollaire de ce lien
culturel est la forte diversité qu’on retrouve autour de la Méditerranée. Cette
diversité se manifeste en particulier au niveau des qualités organoleptiques et
gustatives. Jean Jacques Puisais rappelle que la perception des goûts est une
caractéristique culturelle forte. Elle fait partie du patrimoine de chaque
région et l'Europe est particulièrement bien située avec une mosaïque de goûts
tous les 100 km.
Les produits typiques sont
de véritables « monuments » émotionnels. Ce sont même des monuments
vivants dont les saveurs en se combinant avec des produits d'autres régions, et
même d'autres continents participent à un véritable métissage culturel
caractéristique de notre époque.
Les débats de nature
sémantique autour des termes typique, traditionnel, ou spécifique, traduisent
en fait la nécessité de prendre en compte cette diversité de situations.
S’il est indispensable de
contrôler les grandes pathologies ( brucellose, tuberculose, fièvre aphteuse,
etc...) et de maîtriser le parasitisme J. Valfre pense que les conditions
extensives d’élevage, très diversifiées dans le bassin méditerranéen peuvent
être des atouts pour la santé humaine.
Dès à présent, grâce à de
multiples études portant sur de nombreux produits méditerranéens, il est
démontré que leurs teneurs en acides gras saturés sont assez faibles. On peut
donc admettre que ces produits favoriseraient des taux de cholestérol faibles
chez le consommateur. Ainsi l’attrait pour les produits méditerranéens est il
cohérent avec des préoccupations de santé et avec le rejet actuel vis à vis des
produits dits allégés.
Mais
l’uniformisation actuelle menace leur devenir :
Le mot - clé pour définir la
menace sur ces productions est bien uniformisation. Elle se manifeste autant en
amont à la production qu’en aval au niveau du consommateur:
L’uniformisation des modes
de vie en Europe touche évidemment le monde rural et entraîne la disparition de nombreux savoirs faire et
pratiques. La diminution constante de la transhumance dans la plupart des
bassins, et l'abandon progressif de nombreuses
races locales en sont une illustration évidente.
L’uniformisation des modes
de vie et l’accélération des changements de comportement du consommateur
doivent inciter à une grande vigilance:
- La multiplication de l’offre soumet le consommateur à une
sollicitation commerciale forte de la part de produits de référence à un
standard qui bénéficient souvent d’investissements publicitaires importants.
Notons toutefois que les campagnes promotionnelles utilisent souvent l’image et
l’attrait du consommateur pour les produits « traditionnels »
- L’uniformisation de la perception des goûts. La perception de la
diversité des goûts intègre des éléments sensoriels très divers (le touché, le
sens olfactif, la vue, la saveur...) que l’accélération des rythmes de vie est
en train de faire disparaître. C’est pourquoi Puisais insiste sur l’importance
de la promotion de l’éducation et la formation au goût en particulier auprès
des jeunes enfants.
La généralisation de la grande distribution et l’uniformisation de la
réglementation hygiénique et sanitaire exigent des produits réguliers et
contrôlés: A ce niveau, la notion d’uniformisation rejoint l’exigence de standardisation.
Raphael. García Faure plaide
pour une plus grande maîtrise des défauts technologiques souvent trop
nombreux.. Ils génèrent ce que les économistes appellent les "coûts des
pertes". L’investissement qualité dans cette direction est prioritaire. De
plus les conditions de production sont souvent très éloignées des normes
sanitaires hygiéniques en vigueur, ce qui rend leur accès à la grande
distribution très difficile.
Dans ce contexte, comment
faire coexister standardisation et
diversité? L’enjeu essentiel pour les produits méditerranéens étant de
concilier la garantie d’une qualité constante et le respect de la diversité des
savoirs faire, des terroirs et des goûts.
La
nécessité d’une identification précise des produits et de garantir leur qualité
hygiénique et sanitaire:
Pour être valorisé en dehors
de sa région d'origine, un produit typique doit être reconnu précisément comme
tel par le consommateur. Cette reconnaissance passe par une identification
précise de l'origine du produit, la qualité sanitaire et hygiénique du produit
étant par ailleurs garantie.
La maîtrise de la qualité
hygiénique :
Pour Raphael García Faure il s’agit d’abord d’avoir
une approche économique et de privilégier une prévention raisonnable des
problèmes de fabrication: il préconise d'atténuer le coût des pertes en
développant les méthodes d'autocontrôle telle la méthode H.A.C.C.P.
qui serait un moyen de résoudre certains de ces problèmes. Cette affirmation
suscite de nombreuses réserves quant à
la compatibilité des normes ISO avec les produits typiques et J.Cl. Le Jaouen rappelle que par sa nature même la
certification a tendance à normaliser les produits, à les transformer
finalement en produits de référence à un standard. Cette remarque suggère que
des méthodes de contrôle de la qualité adaptés soient mises en oeuvre.
Diffusion et notoriété des
Produits typiques méditerranéens: Renforcement des produits typiques ou
industrialisation?
Qu’il s’agisse de fromage (de lait de vache, mais surtout de brebis et de chèvre), de produits carnés,
de charcuterie ou de miel, ces produits bénéficient souvent d'une forte
notoriété dans leurs régions d'origine : le consommateur local apprécie les
fromages ou les jambons de sa région et les fait apprécier aux visiteurs de
passage. Quand le développement de la Production ne crée pas d'excédents, cette
situation induit en fait une rente de situation et l'écoulement du produit pose
peu de problèmes : des fromages comme le Serpa (Portugal), le Serena (Espagne),
le Fiore sardo (Sardaigne), l'Idiazabal (Pays basque), le Brocciu (Corse) sont
commercialisés pour la plus grande partie dans leur région d'origine (vente
directe, commerce de proximité). Par exemple, les producteurs de la région de Serpa ne
ressentent pas le besoin de faire certifier leur production qu'ils
commercialisent sur place avec le nom "type Serpa"; L'Appellation
contrôlée est ressentie comme une contrainte financière (coût des contrôles)
dont ils ne perçoivent pas les avantages sauf pour avoir accès aux
supermarchés; les volumes certifiés sont en conséquence extrêmement bas (20
tonnes environ).
A l’opposé quand une
dynamique de développement de la production a été mise en place, l’accès aux
marchés extérieurs devient indispensable. Le Pecorino romano (38 000t) puis le
Pecorino Sardo, (22 000 tonnes) sont des exemples anciens d’accès au commerce
international.
De plus, l'attrait pour les produits d'appellation est toujours en
hausse constante dans de nombreux pays. En Espagne, la consommation des fromages
d’appellation augmente encore (surtout le Manchego
et le Mahon) alors que
globalement celle de l'ensemble des produits laitiers dans ce pays (toujours inférieure à celle des autres pays
européens pour les fromages) est freinée par la stagnation actuelle du niveau
de vie.
Parallèlement la
commercialisation de fromages industriels à partir de laits pasteurisés et
d'origines diverses est très organisée et bien organisée par le consommateur.
Elle est aussi bien acceptée par le consommateur. Compte tenu de cette double
situation, M. Manuel Esteban s'interroge sur le devenir des produits
d'appellation en Espagne qui risquent d’être banalisés. En effet, la
possibilité de pasteuriser le lait pour plusieurs fromages d’appellation
n'incite pas les producteurs à régler les problèmes hygiéniques de leur lait et
à proposer des fromages au lait cru.
Les communications
présentées au cours du séminaire traduisent souvent cette ambiguïté; de
l'ensemble des recherches effectuées, il est difficile de dégager une démarche
commune vis à vis des produits typiques. Certaines études paraissent plutôt une
justification a posteriori du caractère
typique de produits marqués par des processus de fabrication industrielle.
Dans un souci
d’intelligibilité, il serait certainement utile de s’accorder sur une
définition commune des termes et concepts utilisés.
Les signes
de qualité, une chance pour les produits méditerranéens?
Susana Pérez de la
Commission de Bruxelles, souligne que les réglementations 2081/92 et 2082/92
relatives aux AOP, I.G.P
et S.T.G.
constituent un arsenal réglementaire cohérent de protection et de reconnaissance.
Elle rappelle toutefois, et c'est fondamental pour les A.O.P., que leur mise en
place résulte d'une démarche
volontaire, collective et d'initiative professionnelle. Des groupes de
producteurs doivent collectivement élaborer un référentiel technique et le
soumettre aux organismes compétents de leur pays d'origine pour transmission à
Bruxelles. Elle rappelle qu'il ne s'agit
pas de conforter des rentes de situation mais de qualifier des produits peu
nombreux, en justifiant le lien à l’origine à travers le processus de
production De nombreux travaux sur les fromages d'Appellation visent à
objectiver ce lien (rappelons à titre d'illustration les études sur l'influence
de la race sur la qualité du lait et les caractéristiques fromagères, les
travaux sur la relation entre systèmes d'alimentation et teneur en acides gras
du lait, etc...). Les S.T.G. beaucoup plus souples font référence à des modes
de Protection traditionnels sans lien avec un lieu particulier; plusieurs
dossiers sont en cours d'instruction.
Dans l'esprit de la
Commission de Bruxelles, il est clair également que les produits certifiés par
une A.O.P. une I.G.P. ou une S.T.G. doivent être en conformité avec les
réglementations sanitaires.
Quelles orientations
proposées pour conforter les produits méditerranéens?
- approfondir les Recherches pour mieux caractériser
les produits typiques:
Selon F. Addeo l'étude
moléculaire et biochimique est indispensable pour caractériser un produit
typique sur des bases scientifiques objectives. A partir de quelques exemples
du secteur fromager, il montre que la tracabilité des caractéristiques
biotechniques est possible :
- les terpéniques sont liés à l'alimentation à base de fourrages verts.
Leur identification permet de caractériser des fromages fabriqués avec du lait
d'animaux au pâturage.
- les levains naturels
jouent un rôle essentiel pour la caractérisation du Pecorino romano et du Fiore
Sardo (identification des lipases dans
la présure en pâte d'agneau de la zone d'origine). La mise au point de levains
lactiques certifiés peut ainsi entrer dans la caractérisation et la définition
du fromage. Cette caractérisation peut s'appliquer aux laits fermentés
traditionnels comme le ceddu en Turquie (N. Kandarakis)
- identification de la tyrosine dont la présence différencie la
fontine (fromage au lait cru du Val d'Aoste) de la fantone (fromage de marque
au lait pasteurisé). D'autres recherches au niveau enzymatique permettent
également de distinguer fromages typiques et
fromages d'imitation ( spécificité de la phosphatase alcaline).
- détermination d’un
référentiel précis sur les caractéristiques du fromage; (% d’humidité, durée
d’affinage)
L’établissement de ces liens biotechniques est
indispensable pour conforter les produits typiques mais il sera certainement
tout aussi indispensable de mieux comprendre et identifier les liens entre les
produits et leur enracinement bioéconomique (le milieu physique, l’animal et la
race, l’homme, l’histoire et les savoirs faire).
- Développer la maîtrise technique des producteurs:
Les filières des produits
typiques ne peuvent assurer leur pérennité sans organismes techniques
structurés qui adhèrent à une logique collective.
Ainsi pour F. Barillet, la
stratégie mise en place en France pour le lait de brebis a permis d’obtenir des
résultats très rapides sur l’amélioration de la fromagabilité des laits. Cela a
été possible grâce à une forte structuration du secteur qui associe unités
d’amélioration génétique, appui technique efficace, et coordination entre les
éleveurs, techniciens et transformateurs. L'absence ou la faible structuration
des organisations professionnelles est toujours un handicap fort dans de
nombreuses régions. La faiblesse de la formation des professionnels est aussi à
souligner.
- Renforcer l’organisation collective des
différentes filières :
Les différents opérateurs
des pays méditerranéens ont ils initié une véritable réflexion reposant sur
leur capacité à détecter, coordonner et organiser un véritable maillage des
acteurs à la fois offensif et défensif?
Cette question est bien au
centre des débats de ce séminaire: le discours affirme évidemment cette
nécessité mais qu’est il fait réellement dans ce domaine?
Si la volonté est de
garantir la qualité sanitaire et l'homogénéité des produits dans un cadre
réglementaire, la standardisation ne devient elle pas un risque à prendre en
compte?
L'industrialisation
constatée dans plusieurs régions conduit à une augmentation des volumes qui
fait craindre des difficultés de commercialisation.
Pour une entreprise, une
région, un groupement interrégional, un secteur d’activités, un véritable
projet de développement ne peut se définir que par la maîtrise de plusieurs
fonctions:
- La maîtrise du patrimoine
scientifique et technique, des savoir - faire.
- La détection des menaces
et des opportunités, sources d’innovations.
- la coordination des
actions, pour des investissements plus efficaces.
- La mise en oeuvre de
réseaux de promotion de ses propres intérêts.
Il semble que la capacité de
mobiliser les niveaux privés et publics autour de ces enjeux, de développer une
réelle politique d'intelligence
économique et de mettre en place des structures spécifiques pour accomplir ces
fonctions va conditionner le futur des produits typiques d'origine animale.
Jean- Paul DUBEUF