Perspectives
de développement
de la
filière des petits ruminants au Liban
Pays moderne, terre de passage, de brassage et de
conflits, le Liban est un berceau de cultures. Dans les zones rurales, le mode
de vie est marqué par les traditions ; l’élevage reste une activité
relativement marginale dans le secteur agricole, mais le pays tente de mettre
en place des initiatives en matière de formation et d’assistance technique pour
développer la filière.
SYSTEMES D'ELEVAGE DES PETITS RUMINANTS AU LIBAN
Les systèmes pastoraux
extensifs de la Bekaa et des régions de montagne
Cette région possède 40 % du cheptel caprin, 72 % du cheptel ovin mais
seulement 25 % du cheptel bovin laitier. Dans cette région caractérisée par une
aridité marquée, les élevages extensifs sédentaires, semi-nomades ou nomades
sont très majoritaires. Ce type de système existe également sur les
prolongements ouest des montagnes du Mont Liban sur les versants dominant
Tripoli ou Byblos.
Le système extensif pastoral en vigueur jusqu’à la
guerre de 75/90 est un système traditionnel multiséculaire. Les propriétés
individuelles étaient très réduites et les troupeaux se partageaient
l'utilisation du territoire, propriété des communes ou de l'Etat. Le contrôle
de la pression du pâturage était assuré par le vieux système collectif du Hima
(protection), un garde surveillant l'utilisation des fourrages dans chaque
commune. Depuis la guerre de 1975-1990, ce vieux système a éclaté et on observe
à la fois des phénomènes de surpâturage et d'abandon de zones pastorales. Les
zones abandonnées par les troupeaux sont soumises à une surexploitation des
parties boisées qui aboutit à une désertification des régions de montagne.
Les troupeaux sont tous de race Baladi1. Les animaux
sont non sélectionnés et les troupeaux constituent un capital sur pied. Les
troupeaux laitiers sont surtout des troupeaux de chèvres avec quelques moutons.
Les bergers ont donc tendance à conserver un maximum de têtes y compris les
animaux improductifs ou malades. La plupart des éleveurs signalent spontanément
qu'ils subissent périodiquement des pertes importantes sur leur troupeau (un
berger nous a signalé qu'il a perdu 400 têtes, un autre 25 % de son cheptel).
Ils sont très demandeurs de conseils vétérinaires pour limiter ces maladies.
Outre la brucellose très présente au printemps, (des chiffres indiquent par
ailleurs un taux de prévalence humaine entre 5 et 28 % selon les régions ce qui
constitue un vrai problème de santé publique ; le taux de prévalence animale
serait compris entre 42 et 60 %) la peste des petits ruminants serait la
principale maladie responsable de cette mortalité considérable, 65 à 100 % des
troupeaux étant positifs.
Le potentiel laitier des chèvres Baladi est faible. Elles produisent de 50 à
100 litres par lactation.
Compte tenu de l'aridité de la région, le potentiel des parcours est très
faible pendant une bonne partie de l'année. C'est pourquoi une organisation
originale et complémentaire s'était établie entre les agriculteurs de la plaine
qui pouvaient fournir des résidus de récolte et les bergers qui regroupaient
les troupeaux sur leurs terrains de parcours pendant l'hiver. La suppression du
soutien gouvernemental à la culture de betteraves fourragères a privé les
éleveurs d'une source importante de ressources alimentaires.
Des difficultés d'approvisionnement en fourrage,
d’importants problèmes sanitaires cités précédemment, des conditions de vie
rudes (malgré la proximité de nombreuses routes et pistes, les bergers vivent
pendant toute la saison de pâturage dans des tentes assez rudimentaires)
détournent les jeunes de l'activité et le pastoralisme est en forte régression
alors qu’une bonne rentabilité est soulignée par plusieurs éleveurs rencontrés.
Les systèmes intensifs sédentaires de polyculture des régions
côtières
Dans les régions de Tripoli et de Byblos, de petites
exploitations de polyculture possèdent des troupeaux de chèvres de quelques
têtes souvent de race Damascus (SHAMI). Cet élevage à forte valeur ajoutée
apporte un complément de revenu à ces petits fermiers.
La Fondation René Moawad tente de développer et de rationaliser cette activité.
Des chèvres alpines ont ainsi été importées de France via le Centre
International Caprin et une pépinière est en cours de constitution au Centre
agricole du nord. Des chèvres ont été attribuées à une quarantaine d'éleveurs
(de 2 à 20 chèvres par troupeau) de la région. Un appui technique lourd est
apporté au niveau de la conduite et de l'alimentation des chèvres (avec
utilisation raisonnée de luzerne). Le coopérant français en charge de ces
suivis nous a fait part des problèmes observés liés au transport des chèvres.
Il estime que la chèvre SHAMI, de fort gabarit au réel potentiel laitier mais
plus souple à élever dans les conditions libanaises, lui parait plus adaptée à
ce type d'élevage, au moins dans la phase actuelle de formation des éleveurs.
Dans le sud, une association, l'ADR2 a une approche voisine afin d'assurer un
revenu complémentaire aux populations rurales de la zone. Un technicien de
cette association a participé à une formation au Centre fromager de Carmejane.
VALORISATION
DES LAITS DE BREBIS ET DE CHEVRE
Les produits fabriqués à partir des laits des petits
ruminants et principalement le lait de chèvre sont particulièrement appréciés
par les consommateurs. Cette caractéristique, commune aux Balkans et à d'autres
pays de la zone, n'est pas nécessairement présente dans tout le bassin
méditerranéen.
Les éleveurs nous ont indiqué que quand ils ne
transforment pas eux-mêmes leur lait, il est collecté par des ramasseurs
("hallabs"), en relation avec des laiteries. Le lait de chèvre est
payé jusqu'à 1200 LL (0,70 €) en fin de lactation en octobre, novembre (la
production est faible, 100g/chèvre/jour, la demande forte et le lait plus riche
est apprécié pour la fabrication du LABAN). En début de lactation, le prix du
lait peut descendre jusqu'à 600 LL (0,35 €).
Les produits laitiers caprins se vendent
significativement plus chers que les produits équivalents au lait de vache.
Toutefois, plusieurs observations de nos interlocuteurs confirment également
que le consommateur libanais a une grande méfiance vis-à-vis des produits
traditionnels. L'absence de contrôle prophylactique, le fort taux de prévalence
de la brucellose et la mortalité élevée dans les troupeaux, soulignés à la fois
par les éleveurs et les statistiques, montrent également que les conditions
d'hygiène sont un frein important au développement de ces produits. Pour
atténuer ce constat, des travaux de l'IRAL3 attribueraient plutôt le
développement de la fièvre de Malte à la consommation traditionnelle de viande
crue de moutons et au contact des moutons pendant la tonte.
Les éleveurs et responsables rencontrés font état de
leur difficulté à commercialiser leur production. On est donc dans une
situation paradoxale où des produits appréciés et recherchés ont des
difficultés à s'intégrer dans des circuits commerciaux et à être écoulés.
L'ASSISTANCE AU DEVELOPPEMENT DE L'ELEVAGE : LE ROLE DES ONG, UN
FINANCEMENT SUR PROJETS
Toutes les personnes rencontrées (techniciens, responsables
d'association, experts, coopérants, chercheurs, éleveurs …) ont insisté sur la
faiblesse des moyens financiers publics à destination de l'élevage :
Un Etat aux moyens limités : Depuis la fin de la
guerre civile au Liban en 1990, l'Etat libanais tente de se reconstituer. Des
sommes importantes sont destinées à la reconstruction du pays et l'Etat est
actuellement très endetté. L'IRAL dépend du gouvernement et un vétérinaire
officiel ou un technicien est affecté à chaque Casa (unité administrative de
base).
Le rôle des ONG : La dynamique importante des
Organisations Non Gouvernementales, fondations et Associations de développement
est à la fois la conséquence du constat précédent et l'existence d'une diaspora
libanaise expatriée aux ressources financières importantes susceptibles de
soutenir de telles démarches. Outre les organisations d'obédience chrétienne
rencontrées, les Associations dépendant du Hesbollah chiite (dans la Bekaa) ont
été citées pour leur action en faveur du développement social. Il semble q'une
bonne collaboration dépassant les clivages politico-confessionnels existe entre
ces différentes associations. Plusieurs projets soutenus par des fonds
internationaux ou nationaux contribuent également au financement des actions
d'aide au développement (IFAD4, US aid, ICARDA5, Coopération française, World
bank, FAO…).
Des actions pour améliorer l'alimentation des
troupeaux et la réduction des coûts de production : La plupart des élevages
sont dépourvus de cultures fourragères que ce soit en système extensif ou
intensif. L'ICARDA recherche des alternatives au surpâturage ou à l'utilisation
des pailles et des résidus de récolte. La formulation et la fabrication de
blocs d'aliments concentrés sont actuellement testées avec les coopératives
agricoles locales. Il s'agit d'une initiative récente mise en place à Deir El
Ahmar et Arsaal qui a encore peu d'impact sur le terrain. Le principe est
l'utilisation d'aliments locaux pour diminuer le coût des concentrés. Dans la
région pastorale d'ARSAAL où l'écosystème a été transformé par la plantation
d'une surface importante en cerisiers, des cultures de Vicia sativa et Vicia
euvilia pour pâturage sous vergers ont été mises en place. Sur parcours, des
implantations de trèfle ont été un échec du fait du manque de pluie dans la
zone. En l'absence de services développement, l'ICARDA travaille avec des
équipes locales et notamment les coopératives agricoles.
L'absence de dispositifs pérennes d'amélioration génétique : On retrouve au
Liban une situation observée dans d'autres pays du monde concernant les petits
ruminants à savoir la difficulté de financer des dispositifs de sélection sur
des projets limités dans le temps.
L'idée d'une organisation interprofessionnelle
caprine : La Fondation René Moawad est particulièrement active dans le secteur
agricole via le Centre agricole du nord. Son directeur exprime le souhait qu'il
y ait constitution d'une fédération des associations s'occupant d'élevage de
chèvres (Liban villages ; ADR ; IRAL ; …). Une telle fédération interprofessionnelle
pourrait être porteuse d'un projet structurant à l'échelon national.
Nous avons ressenti une orientation forte en
direction des petits élevages intensifs. Sans minimiser les problèmes qui se
posent, la stratégie vis-à-vis de l'évolution et du soutien à l'élevage
extensif mérite d'être approfondie dans la mesure où il s'agit d'un élevage
traditionnel à l'origine du patrimoine laitier libanais. Son impact sur
l'environnement des zones pastorales les moins peuplées du Liban est également
loin d'être négligeable.
Le principal problème identifié au niveau des petits
ruminants est l'absence d'organisation nationale de prophylaxie du cheptel.
Une autre priorité pour l'élevage des petits
ruminants est l'amélioration des conditions hygiéniques de production laitière
et de fabrication fromagère. Dans ce domaine, les ONG et Associations locales
peuvent jouer un rôle important compte tenu de la dynamique et de la demande
affichée par les acteurs locaux. Cette priorité est à relier avec le besoin de
valorisation et de mise en marché exprimé par les éleveurs. Nous avons pu, par
exemple constater la dynamique de l'action des femmes de Deir El Ahmar pour
proposer des produits traditionnels dans le respect strict d'une démarche
hygiénique. De telles organisations portées par une vraie dynamique locale ont
l'avantage de pouvoir constituer des relais locaux avec les organisations
locales pour accompagner des projets de valorisation.
Un projet ambitieux et multi-partenarial de formation
et de diffusion de supports pédagogiques sur ces questions parait à cet égard
tout à fait imaginable et souhaitable.
Un
élevage laitier caprin porteur de valorisation dans une perspective de
développement local en raison de la concurrence des produits laitiers importés.
Une
priorité, la prophylaxie et la maîtrise hygiénique et sanitaire pour une mise
en marché de produits appréciés.
Des
produits laitiers traditionnels à promouvoir localement.
Le
besoin d'une fédération entre les projets de développement.
Jean PauL Dubeuf, Véronique Lepidi, texte rédigé à partir d’une mission
effectuée au Liban pour le compte de la FAO, dans le cadre de la réalisation du
Cd-rom “The sheep and goats dairy products”. Avec la participation et la
relecture de la Fondation René Moawad et Dounia Baroud El-Khoury.