le pastoralisme peut -il contribuer à relever les défis agricoles
mondiaux du 21ème siècle?
Stratégies et
actions collectives en faveur du développement durable
Jean-Paul
DUBEUF
INRA-SAD ; F- 20230 SAN GIULIANO
@mail: dubeuf2@orange.fr
Depuis plusieurs
décennies on assiste à la multiplication d’initiatives très diverses pour
promouvoir ce qu’on qualifie généralement «d’autres formes de développement».
Les réseaux et forums sur le pastoralisme renvoient en général à ce
« courant alternatif » qui est longtemps resté marginal et peu
reconnu par les courants de pensée dominants.
Pourtant, parce que les
questions de développement durable sont devenues, assez récemment, mais de manière aujourd’hui quasiment
incontestables des priorités pour nos sociétés, on voit apparaître aujourd’hui
une prise de conscience des limites des modèles agricoles qui ont permis
l’abondance des produits agricoles depuis la fin de la 2ème guerre
mondiale.
Après avoir fait le tour
d’horizon des défis auxquels l’humanité va être confrontés pour se nourrir au
cours des prochaines décennies, nous examinerons, à partir de ces
caractéristiques propres comment une véritable revitalisation du pastoralisme
est susceptible de contribuer à trouver des solutions aux problèmes immensément
complexes que nous allons devoir résoudre.
Dans une perspective
d’ingénierie d’actions collectives, nous identifierons en particulier les
différents niveaux d’objectifs (politiques, scientifiques, de communication et
de sensibilisation), les formes d’actions à conduire et leur articulation entre
elles. .
Une abondance alimentaire trompeuse ;
l’humanité pourra t’elle se nourrir demain ?
Depuis les années 1950,
le spectre de la pénurie alimentaire et de la famine généralisée s’est éloignée
des consciences collectives malgré le boom démographiques qu’a vécu l’espèce
humaine.
Compte tenu de
l’augmentation spectaculaire des rendements agricoles et animaux, et bien que
la faim dans le monde ait reculé, le fait que 850 millions de personnes dans le
monde, au moins, ne mangent pas à leur faim apparaît comme un scandale dû avant
tout des déséquilibres structurels, politiques ou géostratégiques et à des
inégalités sociales insupportables.
Simultanément, une
partie importante de la population, en particulier dans le monde occidentale se
trouve dans une situation de surabondance, souvent vécue de manière paradoxale.
La consommation de viande a par exemple été multipliée par 5 en 50 ans. Alors
qu’objectivement, la sécurité alimentaire, la qualité hygiénique et la
diversité des produits n’a probablement jamais été aussi forte dans l’histoire,
la plupart des gens perçoivent paradoxalement une réalité contraire. Le concept
de «mal bouffe» a remplacé celui de pénurie. Portée par les erreurs dans les
choix alimentaire d’une partie importante de la population et le développement
de l’obésité dans pratiquement toutes les sociétés, la nostalgie d’une
alimentation passée mythifiée et synonyme de goût, de plaisir et de santé
s’impose un peu partout. Le succès de mouvements comme Slow-food, des critiques
culinaires, des appellations d’origine s’explique aussi par rapport à cette
recherche de sens et de valeurs.
Mais cette réalité bien
présente ne doit pas nous faire oublier d’autres perspectives plus dramatiques.
Dans les 50 prochaines années, il nous faudra nourrir 3 milliards d’individus
supplémentaires. Or les grandes quantités de céréales, de viande, de lait, de
fruits et de légumes que nous produisons utilisent toujours plus d’eau, d’énergie,
de chimie, de mécanique et la quasi totalité des sols disponibles. Et pendant
cette période d’ abondance que s’est il passé : 90% des espèces
végétales et 80% des races animales ont disparu depuis 1900. Les déséquilibres
climatiques ont favorisé les phénomènes de sécheresse à répétition avec une
avancée lente mais inexorable des zones désertiques. 100 000 nouvelles
molécules chimiques ont été crées par l’homme mais on passe souvent sous
silence que 50 % au moins des sols et des terres arables ont été perdus pour
l’agriculture sous les effets combinés de pratiques agricoles érosives, de
l’effet des pesticides et de l’abandon de pratiques agricoles équilibrées. Les
règles du commerce international édictées par les forces économiques
occidentales ont par ailleurs largement contribué à la disparition des
nombreuses agricultures « paysannes » et en particulier les systèmes
pastoraux.
Le défi à relever est
donc immense si on ne veut pas comme s’interroge Bruno Parmentier
que l’abondance actuelle n’ait été qu’une parenthèse dans l’histoire de
l’humanité. Alors que des messages d’alerte ont été promulgués dès les années
1970, on commence à voir concrètement les effets de ces déséquilibres avec des
difficultés d’approvisionnements en eau, et dans un certain nombre de cas la
stagnation des rendements. Sous l’effet cumulé des de la généralisation des
échanges, le risque de grandes épidémies animales ou humaines augmente de
nouveau comme ceci a été constaté avec le Chikungunia d’abord limité aux zones
tropicales (à la Réunion en France en 2006) qui atteint les rives de la
Méditerranée dès échanges? La fièvre catarrhale du mouton, autre maladie
tropicale touche la Méditerranée dans les années 2000 pour atteindre le nord de
l’Europe l’an dernier. Et l’extension des foyers de grippe aviaire fait l’objet
de toutes les attentions des pouvoirs publics.
Nous allons devoir
nourrir 3 milliards d’êtres humains supplémentaires, et produire 2 fois plus de
lait et de viande comme l’estime la FAO en 2007 ; tout ceci avec moins d’eau,
moins d’énergie, moins de sols, moins de chimie et avec la concurrence possible
d’autres usages de l’agriculture pour fournir des matières premières à
l’industrie (biocarburants et matières plastiques en substituts du pétrole).
Dans ces conditions le besoin de mobilisation de nouvelles connaissances et
d’innovation est immense .
Les activités pastorales, des activités de
production respectueuses des équilibres entre l’homme la terre et les troupeaux
Le pastoralisme, quant à
lui décrit la relation interdépendante entre les éleveurs, leurs troupeau de
ruminants et leur biotope. Pour assurer la pérennité de leur activité, les
bergers à qui sont confiés leurs troupeaux ont à mettre en œuvre une gestion
durable des ressources pastorales. Elle est à ce titre particulièrement
dépendante des variations climatiques, ce qui explique qu’une des spécificités
du pastoralisme soit la transhumance depuis la mobilité des troupeaux à la
journée jusqu’au nomadisme permanent.
Cet équilibre avec le
biotope est également à l’origine d’une grande biodiversité, des terres de
parcours d’abord, des races animales liées à ces territoires pastoraux.
Le pastoralisme joue
également un rôle environnemental important en assurant l’entretien de paysages
ouverts et d’écosystèmes biologiquement diversifiées.
Le lien entre le
maintien du pastoralisme et la présence de rapaces protégés (gypaëte barbu ou
milan royal parmi d’autres espèces protégées) est également clairement
identifié.
En développant des modes
de conduite et des savoir faire adaptés à ces aléas, les éleveurs pastoraux ont
développé des systèmes robustes au niveau individuel basés sur les propriétés
régulatrices des troupeaux (Santucci, 1991). Cette robustesse a permis de faire
vivre aujourd’hui encore des millions de personnes comme en Afrique sahélienne
qui sinon viendraient gonfler le sous prolétariat des bidonvilles des grandes
métropoles.
Mais cette robustesse et
ces savoir faire restent largement dévalorisés. Peu attractifs, trop éloignés
des mode vie « modernes », sous la pression des réglementations et
des contraintes et accentués par la perte des repère culturels et les
déplacements de population, les
systèmes pastoraux régressent toujours. Le paradoxe est bien que leur
durabilité s’oppose à leur développement (Bouche et al., 2007).
C’est pourtant une des
activités humaines les moins gourmandes en énergie. Les études comparatives sont peu nombreuses. Benoit (2007) a
comparé l’efficacité énergétiques de systèmes ovins herbagers autonomes avec des
systèmes ovins associant cultures et pâturages en France. Il a pu mettre en
évidence que les systèmes herbagers ne nécessitaient que 1,47 équivalents
litres de fuel par kg de carcasse
contre 1,75 à 2,54 pour les autres systèmes. Porté par de fausses idées,
le pastoralisme a été largement décrié et considéré comme une activité
archaïque, à l’origine de l’érosion des terres et de la déforestation. Le
nomadisme, plus encore que la transhumance, parce qu’il rend difficile le
contrôle et la maîtrise des populations, a subi les coups de boutoir de
politiques souvent violentes de sédentarisation dans de nombreux pays. Malgré
ses qualités et sous la pression du modèle « productiviste »
dominant, le pastoralisme a continué à reculer au fil des décennies contribuant
ainsi à l’accroissement des déséquilibres et des dangers décrits ci dessus.
Parce qu’il est porteur
d’équilibre et de gestion raisonné des ressources naturelles renouvelable, le
pastoralisme, sans exclusive mais de manière indubitable, peut et doit contribuer
au bouillonnement d’idées nécessaires aux innovations et à la résolution des
problèmes si complexes auxquels le monde va devoir faire face.
Dans un premier temps,
ce sont les organisations pastorales elles mêmes, relayées par des soutiens
techniques ou scientifiques, qui ont pris l’initiative de faire reconnaître
leurs réalités avec une approche clairement revendicative de défense de leurs
intérêts sectoriels. Tel est le sens par exemple de la déclaration de Ségovie
en septembre 2007. Tout en renforçant ces initiatives, le pastoralisme et au
delà l’ensemble des systèmes de production pastoraux doivent sortir de cette
marginalité pour devenir une des références majeures dans les processus de
prise de décision en faveur d’une gestion durable et économe des ressources et
pour accroître sa contribution économique de manière significative.
Quelles initiatives pour
soutenir la connaissance, la diffusion
et l’amélioration des activités pastorales ?
Parmi 4 scénarios de choix politiques globaux étudiés le
Programme des Nations unies pour l'environnement (PNUE) estime dans son rapport
annuel que le pire pour l’écologie serait la privatisation générale des
ressources. A l’inverse, celui qui serait basée sur une concertation et un
partenariat généralisé entre acteurs économiques, société civile et pouvoirs
politiques serait celui qui serait le plus à même d’assurer l’avenir de la
planète avec une maîtrise sensible des énergies et des gaz à effets de serre.
Développer des actions en réseau concernant le pastoralisme correspond
évidemment à cette direction générale.
L’analyse des différents projets conduits autour du pastoralisme
permet d’identifier des caractéristiques communes susceptibles d’en limiter la
portée et l’impact :
-
des projets le plus souvent peu coordonnés
entre eux,
-
des financements quelquefois
importants mais généralement ponctuels avec des durées trop faibles,
-
des effets d’annonce trop
ambitieux en décalage avec la dimension réelle du projet,
Le besoin de nouvelles connaissances scientifiques et de leur
appropriation par les acteurs est immense. Pour améliorer et renforcer les
systèmes pastoraux, il est nécessaire de disposer de d’informations
scientifiques fiables et de mettre au point des techniques de production et des
modes de gestions adaptés aux situations actuelles. La mise au point d’outils
d’aide à la décision pour le renforcement des compétences des communautés
pastorales et la valorisation des modes traditionnels de gestion des ressources
doivent permettre d’accroître la contribution du pastoralisme aux activités.
Les actions collectives telles que les forums, les rencontres,
les échanges, relèvent d’un objectif complémentaire mais différent de lobbying
et de sensibilisation de la société civile comme des pouvoirs publics
Toute l’ingénierie de ces actions doit contribuer à favoriser
l’articulation entre les initiatives locales d’une part, entre la connaissance
scientifique et les actions de sensibilisation d’autre part. C’est cette mise
en dynamique conçue sur le long terme qui permettra de créer des inflexions
dans les logiques dominantes de pensée et d’action.
Conclusion :
des réorientations radicales et des actions dans la durée pour stopper le
déclin,
La plupart des études sur le développement durable font un
diagnostic et un constat de moins en moins contestable et contesté. La plupart
des indicateurs montre une détérioration nette des facteurs environnementaux,
climatiques ou sociaux dans un grand nombre de secteurs. L’agriculture et
l’élevage sont particulièrement concernés par ces diagnostics : la
détérioration et l’érosion des sols, la
disparition des espèces animales et végétales, la progression des zones arides,
sont en général bien identifiés.
Mais il faut maintenant et de manière urgente passer du constat
au changement. Ceci nécessitera du temps mais le pastoralisme, avec d’autres
modes de production (agriculture raisonnée et biologique, élevage villageois)
doit contribuer à la construction des nouveaux systèmes de références qui
assureront un développement durable de l’approvisionnement alimentaire de
l’espèce humaine. L’opposition entre élevage intensif et systèmes extensifs
doit en particulier céder au profit d’idées d’équilibres. La promulgation d’un code du pastoralisme,
la création de marques pour les produits pastoraux, les déclarations sur le
droit à l’accès des propriétés collectives, et les forums des bergers ne
doivent être qu’une première étape vers une prise de conscience qui soit
généralisée et puisse associer les forces de l’agro-industrie dans une vision à
long terme de nos intérêts généraux
References
Bouche R.,
Aragni, Chj. Bordeaux, C. (2007).- Caprin extensif en Corse : Savoir faire
pastoraux, durabilité en quête de développement, séminaire FAO/CIHEAM de Ponte
de Lima, 15, 17novembre 2007 ; à paraître
Benoit , M. Laignel, G. (2007).- Bilans énergétiques en élevage ovin viande : quelles
voies d’adaptation pour une meilleure maîtrise? séminaire FAO/CIHEAM de Ponte de Lima, 15, 17novembre 2007 ; à
paraître
Parmentier, B.
(2007). Nourrir l’humanité. Les grands problèmes de l'agriculture
mondiale au XXIe siècle. Editions de la Découverte. Paris.
Santucci, PM (1991). Le troupeau et ces propriétés
régulatrices, bases de l'élevage caprin extensif.Thèse de doctorat, académie de
Montpellier, Université de Montpellier II.
FAO,
2007 Livestock long shadow. Environmental issues and options
http://www.virtualcentre.org/en/library/key_pub/longshad/A0701E00.pdf
Definition
of Pastoralism
http://fr.wikipedia.org/wiki/Pastoralisme
The
world initiative for sustainable pastoralism, 2007; Segovia Declaration; La
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http://www.iucn.org/wisp/WISP_events_gathering_2.htm
Programme des Nations
Unies pour le développement (PNUD). 2007. 4th
Global Environment Outlook: environment for
development (GEO-4) .
http://www.unep.org/geo/geo4/